Que vaut une association ?

Posted on 10 mars 2026 par Stéphane Vincent

Etre une association dans cette période, ce n’est pas simple, surtout lorsque l’on sait que la part des subventions publiques dans les ressources associatives a chuté de 41% en 15 ans… A quoi sert une association, en particulier lorsqu’elle porte un projet d’intérêt général, comme nous essayons de le faire à la 27e Région ? Quelle est notre valeur aux yeux de ceux qui sont non seulement nos mécènes, mais aussi ceux que nous aidons à se transformer -Collectivités locales, mais aussi agences et services de l’Etat, et plus indirectement les acteurs de la philanthropie et du soutien à l’interêt général… ?

Pour y répondre, depuis quelques années nous avons cherché à mieux maîtriser les pratiques de l’évaluation et de la théorie de changement, de la systémique ou encore de la maturité coopérative. C’est donc avec intérêt que nous avons accepté l’invitation de l’Institut Français du Monde Associatif à la première session de « Savoirs en commun : révéler la valeur associative » le 13 février, consacrée aux méthodes d’évaluation des associations. L’initiative réunit non seulement des structures d’accompagnement, mais aussi d’importants bailleurs privés et publics. Elle est d’ailleurs co-financée par la Fondation du Crédit Coopératif, l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts et Consignations et le CNRS Sciences Humains et Sociales.

Durant cette première session, les participants étaient invités à réagir à trois grandes approches de la valeur pouvant être appliquées au monde associatif et à l’ESS : d’abord la valeur relationnelle, ensuite la valeur du travail, enfin la valeur économique. Il s’agissait aussi de réfléchir aux meilleures façons de partager ces approches avec les bailleurs privés et publics. Voici quelques extraits des présentations, quelquefois un peu ardues, et quelques réactions du point de vue de la 27e Région. 

La valeur relationnelle d’une association

Cette première approche met l’accent sur les liens sociaux, la confiance, la coopération, les communs et les dynamiques territoriales. Elle était représentée par Augustin Gille, Docteur en Sciences de Gestion en Sciences Sociales et Économiques, membre fondateur du GREUS, chercheur associé à l’équipe Normativité et société de l’Institut Catholique de Paris.

Dans cette approche inspirée par la théorie de l’enquête de John Dewey, il s’agit de considérer l’expérience relationnelle comme la source de la valeur associative. Or la valeur de cette expérience ne se décrète pas, seuls les participants peuvent la qualifier. C’est pourquoi la phase la plus importante est en amont, celle où l’on va chercher à qualifier l’anthropologie relationnelle de l’association, c’est à dire ce que produisent les relations qui s’y développent. Il faut le faire en associant tous les participants comme co-chercheurs, par un processus maïeutique visant à faire l’émerger une vision commune. 

Au terme de ce processus, une convention émerge entre les participants : il est possible de désigner quelles sont les expériences fondamentales, celles qui font sens pour une pluralité de participants, bien au-delà du seul lien social. Pour les participants c’est une expérience relationnelle qui résonne, au sens où l’entend le philosophe Hartmut Rosa. Les associations font entrer en résonance les personnes entre elles, avec leur vision du monde, et créent un lien fort avec les processus d’innovation sociale -et même si la situation actuelle dégrade les capacités de résonance des associations.

Cette approche a été appliquée à de nombreuses associations. Par exemple à l’UCPA (Union nationale des Centres sportifs de Plein Air), ce qui résonne pour celles et ceux qui en font l’expérience, c’est « Vivre l’extraordinaire pour mieux investir l’ordinaire » ; Pour l’association Arche, qui accompagne des personnes en situation de handicap mental, c’est « la fragilité au centre du vivre ensemble, ça désarme », dans laquelle la fragilité devient une ressource et non un handicap.

A la 27e Région c’est une approche qui nous parle. Après quelques années, en dialoguant avec eux nous avons par exemple identifié le « compagnonnage » comme une expérience fondamentale, à la fois avec eux, et entre eux : au sein des collectivités, nos interlocuteurs sont un peu des « agents doubles » en butte avec des obstacles au changement, par conséquent en recherche de soutien, de confiance, d’entraide entre pairs, d’éclairages, d’un interlocuteur bienveillant qui les aide à se doter de nouvelles capacités d’innovation et de transformation. Nous enquêtons régulièrement avec nos adhérents pour vérifier si ce type d’expérience reste centrale, mais nous pourrions sans doute améliorer cette pratique en la systématisant, en la renouvelant plus régulièrement, et en l’explicitant plus rigoureusement.

Cette approche relationnelle a tout de même un inconvénient : chez nos bailleurs, les décisionnaires se tiennent souvent à l’extérieur de cette expérience relationnelle. Comment pourraient-ils percevoir notre valeur puisqu’ils ne participent pas à cette expérience relationnelle ? 

 La valeur travail dans une association

Cette seconde approche interroge l’engagement, les rapports sociaux, l’émancipation et les conditions de production dans une association. Elle était introduite par Thibault Guyon, Docteur en économie, chargé de recherche et de transfert à l’Institut Godin, chercheur titulaire au CRIISEA. Sa présentation nous a replongé dans l’histoire des théories autour du travail :

  • Dans « L’invention du travail », Olivier Grenouilleau rappelle combien la notion de travail a toujours été l’objet d’une dialogique entre « malédiction » et « rédemption » ; d’un côté le mythe prométhéen du travail comme accomplissement, de l’autre la dureté du travail. 
  • Le fruit du travail est la production, dans laquelle Aristote dissocie la valeur d’usage (ex mettre des chaussures) et la valeur d’échange (les vendre)
  • La division du travail, vue Adam Smith, désigne le fait de répartir la production d’un bien en plusieurs tâches spécialisées, chacune étant réalisée par un travailleur différent. Au lieu qu’une seule personne fabrique un produit de A à Z, il est présenté comme beaucoup plus efficace que plusieurs personnes se spécialisent chacune dans une étape précise.
  • La théorie de la valeur du travail : la valeur d’une marchandise dépend de l’effort nécessaire pour l’obtenir. Selon cette théorie, plus un produit demande de travail pour être fabriqué, plus il a de valeur. Ici, le travail est vu comme la mesure objective de la valeur, contrairement au prix du marché qui peut varier selon l’offre et la demande.
  • Marx, qui fait apparaitre les rapports sociaux sous jacentes, propose une critique et un dépassement du capitalisme 

En l’occurence, que vaut le travail produit par une association comme la 27e Région, qui se situe en dehors du cadre marchand qui prédomine dans le secteur de l’innovation publique ? Dans une période comme celle que nous traversons, que vaut ce travail d’intérêt général en terme d’animation, de médiation, de production de communs, d’acculturation, de mise en réseau…Serait-il assuré par d’autres si nous devions cesser nos activités ? Serait-il transféré, transmis, ou s’arrêterait purement et simplement ?

Quelques autres interrogations suscitées par cette séquence : 

  • Les théories existantes semblent se concentrer sur le travail rémunéré, avec des clients et des fournisseurs ; quelle valeur donner à la production de communs, à la médiation (par exemple entre sciences et société), au bénévolat, à l’entraide non rémunérée directement comme le pratique des associations comme la 27e Région
  • L’IA risque d’exacerber la concurrence par effet « d’automatisation » : une participante d’un bailleur rapporte qu’un appel à projets a généré 1200 candidatures, pour 55 projets sélectionnés. D’un côté, de nombreuses candidatures ont été rédigées avec l’aide de l’IA, tandis que le volume de candidatures va nécessiter l’emploi de l’IA. Le risque devient celui d’un « dialogue entre IA »…
  • Concernant l’activité de recherche des associations : plusieurs participants constatent que beaucoup de chercheurs quittent leur institution pour rejoindre des associations. La chercheuse Elisabeth Leclerc déclare même que « les associations créent des connaissances souvent plus intéressantes que les chercheurs ». Mais dans ce cas, comment ouvrir davantage les financements de la recherche à des associations comme la notre, alors que la totalité des appels à projets ne sont ouverts qu’aux instituts de recherche ?

La valeur économique des associations

Cette dernière approche se concentre sur la valeur de production et de contribution, ancrée dans l’économie classique, centrée sur les résultats, l’efficacité et les contributions économiques et territoriales. 

Elisabeth Leclerc, directrice du Laboratoire E&MISE, ESSEC, s’est d’abord demandée pourquoi nous étions collectivement si obsédés par les chiffres et la quantification des phénomènes ? C’est à cette question que s’intéresse la sociologie de la quantification, un courant de la sociologie qui étudie comment les chiffres sont produits, utilisés et interprétés dans la société, et surtout quels effets ils ont sur les décisions, les institutions et les individus. Dans « La confiance dans les chiffres », Theodore M. Porter explique en quoi la quête de l’objectivité suscite les passions, et pourquoi la quantification est « une manière de prendre des décisions sans donner l’impression de décider ». 

Mais décider de mesurer est un acte politique, et chacun a ses représentations sur ce qu’il convient de mesurer. Les donateurs privés ont la leur : s’ils sont à l’origine de l’évaluation d’impact social, c’est parce qu’ils sont convaincus qu’il faut s’inspirer du ROI (= retour sur investissement) propre aux entreprises commerciales pour mesurer la valeur sociale des associations. 

C’est dans ce contexte qu’a été créé l’indice SROI (Social Return On Investment), en passe d’être certifié ISO tellement les méthodes de calcul sont diverses -et controversées. En guise d’exemple, SOLINUM « développe depuis 2017 des solutions numérique de lutte contre la pauvreté, en facilitant l’accès aux droits et aux services essentiels pour les personnes en situation de vulnérabilité ». Le laboratoire E&MISE a aidé SOLINUM a évaluer le SROI de Soliguide, une plateforme gratuite et anonyme qui référence les aides disponibles sur un territoire. L’étude montrerait  par exemple qu’en 2025, pour 1 € investi dans Soliguide, 14,44 € de valeur sociale sont créés chaque année. Mais comment apprécier une telle affirmation ? Quelle valeur financière attribuer à des impacts sociaux ? La méthode est assez critiquée.

Serait-il possible de donner une valeur financière à l’action de la 27e Région, par exemple lorsqu’elle contribue au développement d’un secteur d’activité et à de nouvelles carrières, ou qu’elle fait (un peu) avancer la réflexion en matière de justice environnementale ou de politique de développement économique ? Comment donner une valeur financière aux projets que nous contribuons à améliorer, re-diriger, éviter ? Quelle valeur pour les ressource que nous partageons ? A creuser…Pour l’instant, les outils de mesure d’impact que nous privilégions sont ceux de l’évaluation par la théorie et de la théorie de changement (également appelée « stratégie d’impact »), qui nous aident à mieux piloter nos programmes et notre activité.

En conclusion

Il y a eu beaucoup de réactions, durant le tour de table, pour saluer les différents apports -moyennant quelques remarques et ajustements. 

Tout d’abord, pas de surprise : nous étions tous d’accord pour dire que ces trois approches « relationnelles / par le travail / par l’économie » gagnaient à être combinées entre elles et qu’aucune ne prévalait vraiment sur les autres. 

Côté 27e Région, nous saluons la démarche dans son ensemble, tout en constatant qu’elle arrive dans un moment critique…

Il y a quelques années, nous nous étions rapprochés de l’Agence pour la valorisation du Patrimoine Immatériel de l’Etat, pour comprendre comment nous pourrions mieux valoriser tout ce qui est si difficile à partager avec nos bailleurs : l’activité de documentation et de production de communs, le transfert de connaissances « hors formation », le travail d’innovation et de transformation de secteurs d’activité, la contribution au débat public, etc. Comme l’a montré la session, ce travail ne servira à rien ou arrivera trop tard si les bailleurs publics et privés ne font pas eux-mêmes cet effort pour transformer leurs représentations. Or il faudrait que les collectivités participent à cet effort pour que l’effet levier soit significatif…Y seront-elles encouragées après les municipales ? L’avenir nous le dira…

Au-delà même des collectivités, peut-être manquait-il dans cette journée la dimension éco-systémique dans laquelle évoluent les associations : en effet la valeur d’une association se mesure aussi au rôle plus ou moins critique qu’elle joue dans son écosystème. Si elle disparait, est-ce de nature à affaiblir l’écosystème dans son ensemble, ou bien à le renforcer ? Qui, dans un écosystème touché par les restrictions budgétaires, est vraiment prêt à se battre pour que l’association continue d’exister ? D’autres acteurs privés ou publics pourraient-il reprendre son rôle ?

Une initiative à suivre de près en tout cas !

PS : Un grand merci à Floriant Covelli, délégué général de l’IFMA pour son invitation et à tous les intervenants et participants pour cette journée qui faisait du bien, dans un contexte général peu favorable aux associations…