Comment aider les laboratoires d’innovation publique à passer la vitesse supérieure ? (1/3)

Posté le 21 avril 2021 par Stéphane Vincent
Crédit image : Amanda Mitchell

La question de la pérennité des équipes et laboratoires d’innovation publique fait l’objet de nombreuses réflexions au sein des communautés de praticiens. Mais aujourd’hui c’est la thèse de Lindsay Cole, directrice du laboratoire d’innovation publique de la Ville de Vancouver au Canada, qui pourrait donner un bol d’air à la communauté des innovateurs publics.

Plutôt que de partir des revendications habituelles, certes justifiées (pas assez de moyens ni de considération de la part de la hiérarchie), Lindsay Cole invite les promoteurs de labs à travailler d’abord sur leur faiblesse intrinsèque : à savoir le manque de rigueur théorique mais aussi de clarté en termes de parti pris, qui contribuent, in fine, à dépolitiser l’innovation publique. Plus encore, elle invite les innovateurs publics à une réflexion existentielle, très personnelle mais aussi collective sur le sens de leur action, et sur la façon dont ils pourraient s’affranchir des paradigmes qui les empêchent de devenir de véritables instruments d’inclusion et de justice sociale. Elle ne s’en tient pas au diagnostic, mais propose des outils et des conseils précis pour entreprendre cette mutation.

Grâce aux billets que Lindsay publie régulièrement sur Medium au fil de son travail, et avec son accord, nous restituons ici en avant-première et en mode délibérément impressionniste les premiers enseignements de ses recherches, en consacrant ce premier billet à la réflexion de Lindsay sur « la théorie du changement ».

 

Le Solutions Lab : prendre soin avant d’innover

Lindsay Cole dirige depuis 2017 le laboratoire d’innovation de la Ville de Vancouver (3e aire urbaine du Canada, 2,5M d’habitants), appelé Solutions Lab ou SLab. Comme beaucoup d’initiatives similaires, le Solutions Lab est né de la conviction qu’il devenait impossible de mettre en oeuvre les politiques de plus en plus ambitieuses de Vancouver (par exemple la « Healthy City » ou la « Greenest City ») sans transformer complètement la façon de traiter des défis aussi complexes. 

Loin des canons habituels de l’innovation de type « start-up », Lindsay aime dire que le Solutions Lab « tire son inspiration des chefs des tributs indigènes, qui perpétuent depuis de nombreuses générations l’art de prendre soin de la terre, de l’eau, des gens et des animaux ». Une approche inspirante qui n’est pas sans rappeler les fondements du « care ». 

C’est à partir de cette expérience qu’en 2019 Lindsey a décider d’aller plus loin et de se consacrer à une thèse en « philosophie des études interdisciplinaires », à l’Université de Colombie Britannique, et dont l’objectif est d’étudier le potentiel des laboratoires d’innovation sur la transformation du secteur public. 

Penser les vies successives du labo

Lindsay est consciente que pour s’imposer dans la durée, il est indispensable de conduire une activité réflexive continue et de penser l’évolution d’un laboratoire d’innovation dans la durée, par étapes successives : d’abord V.0, puis V.1, V.2, etc -une notion que l’on retrouve dans le « The Journey of MindLab » de feu le MindLab, le laboratoire d’innovation publique danois. Dès la première année de création du Solutions Lab, Lindsay tire des premiers enseignements et énonce les cinq évolutions que le labo devra opérer s’il veut survivre et développer son action. 

Elle les décrit dans dans un premier billet publié en avril 2019 : passer d’une vision centrée sur le travail du labo lui-même, au développement d’une infrastructure d’innovation ; passer d’une approche organisée autour des experts du labo, à une communauté plus large de praticiens ; l’intégration progressive des enjeux de décolonisation, d’inclusion, et de justice sociale ; le passage d’une approche par les « petits projets » à une approche plus transformatrice et systémique ; et enfin le passage d’une collaboration organisée autour de l’organisation municipale, à une collaboration réellement multi-partenaires. 

Re-politiser, ré-incarner et re-théoriser l’action des labs

Dans ce même billet, Lindsay laisse entrevoir ce qui va constituer la base de sa recherche. Inquiète de voir les laboratoires d’innovation se marginaliser à peine nés faute de se livrer à un véritable travail critique, elle en appelle à une approche re-politisée, réincarnée, re-théorisée du travail réalisée par les laboratoires d’innovation publique (et de l’innovation publique en général). Cet enjeu est central dans sa thèse, et sa recherche vise à explorer de quelle façon y parvenir.

Un manque de rigueur théorique 

Selon Lindsay, le problème principal est que que les laboratoires d’innovation publique ne théorisent pas suffisamment leurs pratiques. En d’autres termes, s’ils peinent à produire des transformations durables, c’est d’abord parce qu’ils restent flous sur leurs intentions -Flous sur sur leur vision, sur le cadre logique qui articule cette vision avec les moyens qu’ils se sont choisis et les ressources dont ils se sont dotés, et enfin sur leurs modalités pratiques de mise en oeuvre et d’évaluation. 

Ce flou généralisé alimente les risques de confusion et d’innovation-washing auxquels les laboratoires d’innovation eux-mêmes contribuent, souvent à leur corps défendant. Lindsey invite donc les innovateurs publics à être beaucoup plus explicites et rigoureux sur tous ces points. 

Pour une théorie du changement dans le secteur public

S’ils veulent passer du flou à la clarté, les laboratoires doivent un jour ou l’autre répondre à cette question : Qu’est-ce qui, selon eux, fait vraiment changement ? Dans un second billet publié en juin 2020, Lindsay propose aux laboratoires d’innovation d’être plus explicites sur leur théorie du changement, c’est à dire de décrire clairement comment ils imaginent et concrétisent leurs volonté de transformation. Pour Lindsay, une bonne théorie du changement doit répondre aux 6 questions suivantes :

Dans le même billet, Lindsay prend comme exemple la théorie du changement du SLab, mais cite d’autres exemples dont ceux du Finance Innovation Lab (Londres), de l’Innovation Hub du gouvernement Canadien ou encore du Winnipeg Willness Project. 

Un outil pour aider les labs à théoriser le changement

Répondre à ces 6 questions nécessite au préalable une réflexion individuelle et collective. Pour aider toutes celles et ceux qui souhaitent formuler leur théorie du changement, Lindsay a conçu un outil sous la forme d’une fleur, dont chacun est appelé à choisir les pétales correspondant le plus au laboratoire d’innovation étudié. Voici le modèle que chacun peut utiliser, et juste en-dessous celui-que le Solutions Lab s’est appliqué à lui-même (à noter : nous les traduirons bientôt en français) :

 

La proposition de Lindsay est réaliste, et chacun voit bien l’intérêt d’appliquer cette approche à son propre projet de transformation. Peut-être une piste à suivre pour les labos que nous avons contribué à créer dans le cadre de la Transfo, pour les labs créés sous l’égide de la DITP, et pour toutes les équipes innovation et les labos d’innovation publique français en général ? Sans doute une piste à suivre aussi pour la 27e Région (qui a déjà tenté des choses avec une « trajectoire de transformation« ). Dans le second billet consacré au travail de Lindsay Cole, nous parlerons de sa réflexion sur les communauté de praticiens, et les nouveaux paradigmes d’innovation dans le secteur public.