Une plongée au coeur d’Amsterdam : deux mois d’exploration sur la créativité urbaine et l’innovation civique

Posté le 31 mai 2018 par Magali Marlin

Le 24 mai, nous avions le plaisir d’accueillir Elodie Cuenca pour un déjeuner en mode « retour et partage d’expérience ». Elodie est urbaniste et travaille à la Mairie de Paris, où elle est responsable de la coopération urbaine. Elle était une de nos ambassadrices sur La Transfo à Paris, et nous avait déjà convié à une rencontre bien inspirante en décembre dernier, autour des expérimentations dans la production des espaces publics au Mexique et en ColombieCette fois-ci, c’est à la découverte de la Ville d’Amsterdam qu’elle nous a emmenés … Voici le récit qu’elle nous a livré de cette expérience passionnante …

Avec le programme “Léonard”, la ville de Paris offre chaque année l’opportunité à une dizaine d’agents de partir 2 mois pour un séjour d’études dans une métropole européenne. Il s’agit de bénéficier d’une formation par la mobilité internationale et d’explorer des thématiques prioritaires pour la collectivité parisienne. De janvier à février 2018, j’ai été accueillie par le service d’urbanisme de la ville d’Amsterdam. Objectif : découvrir de nouvelles manières de penser et de fabriquer la ville. Les politiques menées par Paris sont très observées mais la ville se penche aussi sur ce qu’il se fait ailleurs. Le programme d’échanges “Léonard” permet aux agents parisiens de sortir de leur territoire, d’aller sur le terrain et de s’inspirer des expériences et bonnes pratiques d’autres villes européennes.

Pendant 2 mois, j’ai exploré la créativité urbaine et l’innovation civique à Amsterdam. L’ambition : découvrir le fameux esprit pionnier et collaboratif des Amstellodamois, pour répondre aux défis urbains. Comment répondre aux attentes des citoyens ? Comment associer les habitants à la fabrique de la ville ? Quelle articulation public-privé dans les projets urbains ? Comment créer du dialogue et quelles formes de coopération avec la société civile, les universités ou les start-ups ? Quelle place pour le numérique et la technologie ? Comment expérimenter et tester des solutions innovantes à l’échelle de la ville ?

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Au final, pas de recettes ou de solutions miracles mais des pistes, des tâtonnements, et surtout une culture du collectif omniprésente. Pour partager cette formidable aventure, beaucoup de réunions avec les directions de la Ville avant et après le séjour, un blog et un rapport d’étonnement. Voici quelques observations rapportées dans mes bagages.

Dieu a créé le monde et les Néerlandais ont créé les Pays-Bas, selon un dicton local. Amsterdam a su inventer son territoire en le gagnant sur la mer grâce à un ingénieux système de digues et de pompage. Sans collaboration, le pays aurait depuis longtemps été englouti. Le compromis et la négociation sont à l’origine de l’existence même de la ville.

Premier choc culturel : l’environnement et l’atmosphère de travail. Dans les bâtiments de la Mairie, pas de bureaux individuels mais un grand “plateau” par étage avec postes de travail fixes, espaces de réunions, cuisines/cafétérias, casiers individuels et ateliers pour dessiner, maquetter et bricoler. Le tout avec un design fonctionnel, chaleureux et esthétique, qui ressemble plus à celui d’un café branché qu’à un service municipal ! Une curiosité marquante: les réunions sur des tables-vélos.

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L’organisation des services est basée sur la transversalité. Les agents travaillent avant tout sur des projets, les équipes ne sont pas figées et les directeurs et responsables apparaissent accessibles et n’ont pas de bureaux “fermés”. Les maîtres-mots sont : flexibilité et adaptation.

La culture organisationnelle et managériale est radicalement différente : on parle de “business units” pour désigner les services et on déploie des “focus team” pour résoudre des situations complexes. Ces “commandos internes” composés avec des designers peuvent être mobilisés entre 1 et 2 ans et ont déjà été saisis, avec succès, sur la gestion du surendettement ou le stationnement des vélos. Le futur laboratoire d’innovation de l’administration parisienne tentera aussi de prochainement déployer ce type de service avec un “atelier des projets”.

Dans le même esprit, De Niewe est un programme de co-création sur les projets urbains, qui se définit comme “du yoga pour le cerveau des participants”. L’objectif est de développer flexibilité et souplesse au sein des équipes, par du travail de terrain et un accompagnement avec un “mentor”, à partir de cas d’études.

Amsterdam est réputée pour son “écosystème” de l’innovation, labellisé en 2015 et 2016 par le titre de capitale européenne de l’innovation (attribué à Paris en 2017). Il existe une alliance pragmatique et non formalisée entre les administrations publiques, le secteur privé, le monde universitaire et la société civile. Des “instituts de savoir” indépendants, les knowledge institutes, sont à la croisée entre  fondations, universités, laboratoires d’idées et structures citoyennes. La Waag society, Pakhuis de zwijger et son incroyable programmation événementielle et culturelle ou encore Kennisland jouent un rôle de facilitateurs et de connecteurs entre acteurs. De multiples partenariats sont mis en oeuvre pour réaliser des programmes de recherche ou mener des expérimentations. Les points de vue se croisent et l’apprentissage est mutuel.

En 2017, le programme Amsterdammers make your city permet d’incuber pendant 6 mois des projets d’innovation sociale. 37 initiatives sont coachées et en partie financées, comme des cours de langue aux réfugiés, des monnaies alternatives, des concours de design pour les enfants ou des salons de musique pour lutter contre l’isolement des personnes âgées.

La capacité des amstellodamois à créer des opportunités et des modèles économiques est surprenante. Cet esprit entrepreneurial combiné à une solide communauté de citoyens engagés créent des “makers”. Ce terme revient partout et va bien au-delà des acteurs des Fablabs. La Mairie réussit à se connecter en partie à cet “état d’esprit”. A Amsterdam, l’expérimentation, le droit à l’erreur et la bienveillance sont portés au plus haut niveau, par des maires adjoints et par un secrétaire général dédié aux enjeux d’innovation. L’administration semble réussir à se relier à l’existant et finalement à accepter d’apprendre du terrain. Si un acteur est capable de faire mieux et moins cher : feu vert. Avec une bonne dose de volonté politique et de pragmatisme, les règles s’adaptent et des compromis se négocient.

La crise de 2009 a également joué un rôle majeur pour stimuler la créativité locale. Face à l’arrêt de nombreux programmes immobiliers, un nouveau terrain de jeux s’est ouvert aux initiatives citoyennes, sociales et culturelles. Bureaux vacants, friches industrielles et urbaines ont été transformés en laboratoires pour expérimenter un renouvellement urbain “par le bas”. A Lola lik, une prison est reconvertie en jardin public, hébergement d’urgence, restaurants participatifs et même un hammam, géré par des réfugiés syriens. A De Ceuvel, un ancien site industriel est en cours de dépollution par les plantes et devient un laboratoire de l’économie circulaire en autogestion. On pourrait encore citer des camping éphémères créés dans les parcs publics pour booster le lien social ou Fairbnb, la plateforme alternative d’hébergement touristique.

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Au final, ce séjour a été une formidable source d’inspiration. L’enthousiasme des agents et des différents acteurs que j’ai rencontré a été contagieux. Il faudrait bien sur plus de deux mois d’observation pour dresser un panorama réaliste de l’innovation urbaine et sociale à Amsterdam. J’ai pu modestement identifier quelques faiblesses : une confiance parfois aveugle dans les nouvelles technologies, du story telling tous azimuts, une réforme politique qui tend vers une recentralisation du pouvoir municipal ou encore des déclarations d’intentions qui peinent à “atterrir”. Mais globalement, je résumerai mon immersion en 3 mots : agilité, transversalité et engagement ! Un triptyque audacieux, à transposer à tous les niveaux de l’administration parisienne.