Retour sur l’expérience DIP : un an à la découverte des démarches de co-conception des politiques publiques avec les usagers-citoyens

Posté le 24 novembre 2015 par Nadège Guiraud

Pendant un an, la 27e Région et l’agence Talking Things ont accompagné un groupe d’agents de l’unité Société de la Région Ile-de-France dans un parcours de sensibilisation aux démarches d’innovation publique (nom de code : DIP), organisé en plusieurs étapes suivant une logique de progression : de la découverte de processus et d’outils de co-conception des politiques publiques, à leur analyse et leur mise en perspective, puis aux exercices pratiques.

L’exploration : à la découverte des acteurs de l’innovation publique

Initiée lors de la réunion plénière annuelle de l’unité Société, la démarche a été lancée en novembre 2014, à l’occasion de la première édition de la Semaine de l’Innovation publique (SIP). L’occasion idéale, pour la quinzaine d’agents aventuriers volontaires, de partir enquêter aux quatre coins de la France (Nantes, Strasbourg, Paris) à la rencontre des acteurs engagés dans des projets d’innovation par les usages.

Leur mission : collecter des données sur ces projets, leurs enjeux et leurs méthodes, en vue de les présenter à leurs collègues. A leur retour, leur enthousiasme est à la hauteur du dépaysement qu’ils ont vécu : les échanges et les questionnements sont nombreux, ces visites leur ont donné envie d’aller plus loin dans la découverte et un esprit de groupe est né …

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« Dans un premier temps, étonnement et joie de sortir de notre contexte professionnel pour découvrir des méthodes d’innovation publique. »

« J’ai appris ce qu’était « le design de service » ; une notion intéressante pour moi, qui travaille dans le secteur du tourisme, où très régulièrement des études de clientèle sont menées par des professionnels (sociologues, bureaux d’études spécialisés) pour recueillir les besoins et les pratiques des touristes et développer de nouveaux services. »

« Notre voyage à Nantes au cours de la Semaine de l’innovation publique a été l’occasion de découvrir une autre culture du « faire ensemble », de voir que l’innovation passe par l’invention de nouvelles manières de communiquer entre acteurs de différents horizons professionnels (collectivités, associations, entreprises). C’est tout l’esprit du fameux « jeu à la Nantaise », comparaison footballistique synonyme de jeu collectif ! »

Transmettre aux collègues et débattre

La réunion plénière annuelle de l’unité Société est l’occasion pour le groupe de partager et de mettre en débat les principaux enseignements tirés de cette exploration avec l’ensemble des agents de l’unité (ils sont plus de 150). La présentation s’organise autour d’un lexique de l’innovation publique, issu du croisement de la matière collectée lors de l’enquête. Chaque petit groupe s’attache à un mot clé (« usages », « pragmatisme », « co-conception », « prototypage », « administration apprenante », « transformation »), qu’il explicite et illustre avec des exemples de projets. Les présentations sont vivantes et applaudies, elles donnent lieu à des échanges nourris avec la salle, quelques collègues expriment leur scepticisme, d’autres se montrent plus ouverts et curieux …

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« Cette présentation de nos expériences in situ nous a permis d’échanger avec les « nons aventuriers » et a généré des interrogations de leur part….voire des regrets de ne pas s’être inscrits dans cette démarche ! »

 « Je crains que cette démarche ait laissé sceptiques mes collègues. La plupart pensent qu’ils sont chargés de mettre en œuvre une commande politique justement issue, en théorie, d’un recueil des besoins et attentes des administrés par les élus. En revanche, ils sont plus intéressés par les outils liés à la simplification. »

Les travaux pratiques : tester les outils « en vrai »

Episode 1. L’immersion

A la rentrée 2015, le groupe DIP passe aux travaux pratiques. Après plusieurs mois de recherche et quelques pistes non abouties, un sujet a été choisi et un terrain « complice » identifié : il s’agit de l’espace Aimé Césaire à Gennevilliers, qui regroupe, dans un bâtiment à l’architecture très remarquable, un centre social et une médiathèque. Si l’équipement connaît un certain succès en terme d’activité et de fréquentation, les équipes souhaitent impliquer davantage les habitants dans le fonctionnement et la programmation du centre, dans une logique de participation et d’empowerment.

Avec le temps, le groupe DIP a perdu quelques membres, cependant une dizaine d’agents tente l’expérience : pendant quelques heures pour certains, une journée entière pour d’autres, ils partent en immersion, aidés d’un guide leur donnant des clés pour observer les usages et interroger les usagers (et les non-usagers). Le défi : transformer les agents de la Région en apprentis-ethnologues, le temps d’une journée, en vue de leur faire adopter un nouveau point de vue sur les dispositifs qu’ils participent à imaginer et faire vivre le reste de l’année !

L’immersion est riche et permet aux agents de lire l’équipement socio-culturel dans ses usages réels. Que se passe-t-il entre le centre social décrit sur le papier (la théorie) et la réalité ? Que viennent y faire les usagers ?

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Bien sûr, les agents recueillent des prises de parole sur les aspects les plus visibles de l’équipement : sur l’architecture (« c’est un vrai blockhaus », « on ne sait pas par où monter »), sur le potentiel des espaces (« une salle comme ça dans un lieu comme ça qui reste vide c’est un gâchis ») ou sur l’accès à l’information (« on ne sait pas trop ce qu’il y a », « il y a tout un tas d’information sur le ville de Gennevilliers mais pas d’information sur les services que l’on trouve ici »). Mais au gré de leur déambulation, les agents relèvent également un ensemble d’observations fines sur les usages : si les habitants ne savent pas toujours ce qui s’y passe, un groupe de femmes vient pourtant y jouer régulièrement au scrabble. Si les services ne sont pas toujours lisibles, certains viennent y faire ce qu’ils n’arrivent pas à faire ailleurs : une jeune femme vient y travailler régulièrement, l’accès à internet y est pour beaucoup. Des habitants des communes voisines aussi viennent y rencontrer les travailleurs sociaux (« ici c’est sans rendez-vous et on est sûr d’être reçu »). L’approche ethnographique invite à lire l’équipement dans sa complexité et dans ses richesses : les observations sur les pratiques individuelles et quasi confidentielles en disent long sur les potentiels du lieu.

« Belle et riche idée que cette immersion au Centre culturel et social Aimé Césaire de Gennevilliers. Cette expérience nous a permis de tenter d’expliquer, mais aussi d’imaginer, un aspect mal connu du monde qui nous entoure. »

« Pour moi, qui exerce une fonction support et travaille exclusivement dans les locaux administratifs de la Région, cette visite a été enrichissante à divers titres ! Se mettre dans la peau d’un « explorateur », c’est appréhender avec plus d’acuité le fonctionnement d’un organisme, observer le comportement des personnes et leur interaction avec l’espace, en se posant la question : « qu’est-ce qui fait que les décisions politiques puis administratives prises à un moment donné conduisent l’usager ou le riverain à percevoir et se saisir de l’équipement comme ça ? »

« Les personnes interrogées se prêtent très facilement au jeu lorsque l’on va à leur rencontre. Elles étaient surprises qu’on demande leur avis. La limite de l’immersion c’est ce rôle quand même passif de l’observateur et de l’enquêteur. »

Episode 2. L’atelier

Quelques semaines plus tard pour l’étape finale, nous réunissons le groupe à Superpublic, nouveau lieu dédié à l’innovation publique: lors d’un atelier d’un après-midi, les participants restituent leur immersion (notes, verbatim et photos à l’appui), puis formulent des défis et travaillent collectivement à imaginer des pistes de solutions pour y répondre :

Défi N°1 : comment faire connaître l’équipement et (tout) ce qui s’y passe ?

Défi N°2 : comment toucher un maximum de publics (notamment les hommes et les jeunes, peu présents pour l’instant) ?

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Quelques pistes proposées :

  • développer des projets participatifs, ponctuels ou au long cours (visites guidées réalisées par les habitants, championnats de jeux vidéo, projet documentaire « Le centre vu par les habitants » …)
  • mettre en place et outiller un réseau des « ambassadeurs du centre »
  • afficher l’agenda en ligne et sur le bâtiment, proposer une signalétique intérieure multilingues et évolutive
  • investir l’esplanade avec des équipements mobiles et des activités extérieures (tai-chi, tango, skate, cuisine ambulante, etc.)
  • développer les partenariats avec des structures jeunesse
  • donner la possibilité aux habitants de réserver en ligne des espaces pour travailler, danser, etc.

« Ce que je retiens de cette expérience … C’est une approche pratique qui a permis de réfléchir en commun, de partager des points de vue et des idées, de faire preuve d’imagination ; le fait d’aller à la rencontre des populations pour les faire parler d’un sujet concret nous a donné des éléments de réflexion supplémentaires. Bien souvent une analyse sur le terrain apporte des enseignements sur ce qui peut être amélioré. »

« La méthodologie expérimentée peut s’adapter à nos pratiques professionnelles, nous permettre d’être plus créatifs, transformer nos habitudes et notre manière d’appréhender notre travail. »

La restitution, et après ?

Un temps convivial d’exposition-restitution de la démarche est programmé pour tous les collègues intéressés le 26 novembre de 11h30 à 13h à la cafétéria de l’unité Société.

Au delà de la sensibilisation d’un petit groupe d’agents, la DIP aura ainsi permis à la Région d’explorer le potentiel de ces approches innovantes et d’imaginer des scénarii pour l’avenir.

Vers une administration régionale plus ingénieuse et plus proche de ses usagers !

« Cette expérimentation donne envie d’aller plus loin dans la prise en compte des parties prenantes dans l’élaboration et le suivi des politiques régionales. La démarche était déjà enclenchée avec, par exemple, les réunions avec les porteurs de projet, la simplification des formulaires de demande de subvention, etc. Avec les nouveaux outils de la DIP, nous pourrions aller plus loin pour plus de transparence et d’efficacité, en les testant sur un dispositif régional. »

« J’ai été convaincue par le pragmatisme de la démarche d’autant qu’elle emprunte à l’ethnographie (mon domaine de formation) dont le cœur est l’immersion au sein d’un groupe social donné, d’un lieu, d’un espace. Par ailleurs, la démarche nécessite l’implication des acteurs par le biais de l’observation attentive et bienveillante. Enfin, le partage et la confrontation des idées puis la proposition de pistes (à tester) permettent d’oser des solutions, de fédérer et de responsabiliser  sans passer par des strates décisionnelles/administratives. Lesquelles le plus souvent éloignent les usagers et les personnels de l’action publique, sans pour autant offrir des solutions adaptées. »

« Il faudrait que tous les élus, cadres et agents se prêtent à l’exercice de cette démarche d’exploration et d’expérimentation pour mieux anticiper l’exigence citoyenne, répondre à la « crise de la relation politique/société civile » et concevoir des politiques publiques en phase avec le monde réel ! »

Merci à nos supers agents-aventuriers :

Hafit ABDOUN, Caroline AZOULAY, Valérie BARBERET, Florence BEUCHER, Jacques BONNISSEAU, Frédéric BROSZKO, Virginie CANTIE, Paul DAMM, Julien FORY, Nadia GABSI, Coralie GARRAUD-URRUTY, Catherine LADOY, Olivier LERAY, Martine MEISEL, Julien NEMETH, Annie MENDEZ, Didier PEREIRA, Xavier PERSON, Thierry SEILLIER, Fabienne SINTES, Marion ZANTE

Les « accompagnateurs » : Xavier Figuerola et Alexandre Mussche (Talking Things), Nadège Guiraud et Stéphane Vincent (La 27ème Région)