Mieux comprendre la recherche-action ?

Posté le 24 novembre 2015 par Anna Lochard

Le 2 novembre dernier, à l’heure du repas, nous avions le plaisir de recevoir Lucie Laluque à Superpublic pour manger avec nous.

Après un cursus initial en art à l’université et un post-diplôme à la Massana, à Barcelone, cette jeune chercheuse vient de finir un master en sciences de l’éducation à Paris VIII. Son sujet d’étude : la genèse de la recherche-action et ses développements en France dans le champ de l’éducation et de la formation.

C’était l’occasion pour nous de mieux comprendre ces deux petits mots que nous utilisons souvent à La 27e Région. Sans pouvoir prétendre à la rigueur de la recherche socio-historique de Lucie Laluque, voici tout de même une tentative de résumé, nécessairement imparfaite, de nos échanges, de nos lectures et des questions que cela nous a posé.

lucie-laluque

 

La recherche-action : une notion plurielle

Premier constat : la définition de la recherche-action ne semble pas figée, loin de là. Un petit jeu des sept différences entre les notices Wikipédia anglaise et française du mot suffisent d’ailleurs à s’en convaincre.

Dans l’article du Dictionnaire de la participation consacrée à la recherche-action, Alexia Morvan commence toutefois par mettre en avant ce qui rassemble ces différents courants :

« Les théorisations de la recherche-action considèrent l’expérience, l’action (ou l’activité) comme source de connaissance et assument une posture d’engagement du chercheur dans la transformation de la réalité (ou d’efficacité pratique de la recherche). Ce point assure l’unité intellectuelle par-delà les différences substantielles entre les familles de théories. »

En clair, la recherche-action possède deux ingrédients indispensables : une démarche de recherche scientifique de production de savoirs d’une part ; et une démarche de changements d’autre part. Au-delà de cette définition, les dénominations et les définitions se multiplient. Sans chercher à définir ce qu’est la recherche-action, Lucie Laluque a préféré repartir des parcours des acteurs et des institutions.

Kurt Lewin, un « père fondateur » symbolique de la recherche-action

Avant que le mot « recherche-action » émerge comme tel, la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle voient plusieurs courants précurseurs se développer. C’est le cas par exemple des travaux en psychologie de James puis de Dewey qui placent l’action comme une source de connaissance, ou encore des enquêtes sociales sur la ville comme lieu de vie et de travail dans les années 1910-1930.

Toutefois, le « père fondateur » symbolique de la recherche-action, et l’un des premiers à avoir utiliser le mot Action Research dans ces travaux est Kurt Lewin, un psychologue social allemand ayant émigré aux États-Unis dans les années 30.

Au début des années 40, ses élèves mettent en place sous sa direction deux expérimentations cherchant à montrer l’influence du climat autoritaire sur les enfants. Dans la deuxième expérience notamment, les enfants sont placés alternativement dans un contexte de « climat autoritaire » (appelé « directif »), de « climat de laisser-aller » ou de « climat démocratique » (appelé « participatif »). Cette expérience permet à Kurt Lewin et à ses collaborateurs de montrer que le « climat démocratique » serait le meilleur pour favoriser le changement.

Dans la suite de ces premières expériences, Kurt Lewin est recommandé en 1946 pour conduire une expérience sur le changement des habitudes alimentaires. Le problème posé était le suivant : à l’après-guerre, dans un contexte de pénurie, pour éviter les problèmes de malnutrition et les carences alimentaires, les américains n’ont d’autre solution que de recommencer à cuisiner des bas-morceaux (le foie par exemple). Or, ces produits étaient très mal vus à l’époque. Comment les convaincre de changer leurs habitudes alimentaires ?

De manière très schématique, Kurt Lewin rassemble, au cours de cette expérimentation, des groupes de femmes dans le but qu’elles puissent réfléchir ensemble au problème. Collectivement, elles arrivent à se convaincre de l’importance de changer leurs habitudes alimentaires, le mettent en action et le prônent autour d’elles. Cette expérience a donc eu un très bon résultat par rapport au problème initial posé, en plus de permettre à Kurt Lewin de poser les jalons de sa théorie de la recherche-action.

Kurt-Lewin1

 

L’importation de la recherche-action en France et le développement d’un courant critique

Suite à ces recherches, Kurt Lewin fonde en 1947 le « National Training Laboratory » dont le but est de former les participants à la recherche-action. A sa mort un an plus tard, il est repris et développé par ses collaborateurs proches. Bientôt, dans le contexte du plan Marshall, ces formations sont importées en France, notamment par des universitaires, mais aussi par des cadres qui y voient de bons outils de management pour diffuser des techniques de groupe dans leurs entreprises.

Sous l’influence de différentes courants critiques (la psychosociologie, le marxisme, le personnalisme, l’existentialisme…), ces formations sont rapidement critiquées par les étudiants, notamment ceux de Nanterre Paris X, Sorbonne Nouvelle, où la psychosociologie est enseignée dans le premier département de sciences de l’éducation.

Les formations à la recherche-action dans les entreprises ne seraient ainsi, selon eux, que des manières raffinées de faire accepter des changements déjà décidé au sein d’un groupe, mais sans identifier les rapports de domination pré-existants dans le groupe, et sans jamais les remettre en cause.

De même, une lecture critique de l’expérimentation de Lewin sur les changements d’habitudes alimentaires se développe : les critères et objectifs (moraux comme économiques) sont décidés en amont par le commanditaire et non par les participants ; les groupes sont construits en amont pour les besoins de l’expérience ; il n’y a pas eu d’utilisation de diffusion/co-conception/utilisation des résultats de la recherche par les femmes ayant participer à l’expérience…

Ainsi, dans le contexte des grands mouvements sociaux des années 60, un ensemble de nouveaux courants vont émerger : analyse institutionnelle, psychosociologie, socianalyse, sociologie d’intervention, sociopsychanalyse,  sociologie clinique, psychothérapie institutionnelle… Ces courants sont portés par différents acteurs : Tosquelles, Castoriadis, Lourau, Pagès… Bien sûr, les échanges dans ce milieu sont denses, et les milieux sont en réalité loin d’être étanches.

En France, la recherche-action s’est ensuite  développée dans les champs de l’éducation et de la formation – éducation populaire, éducation permanente, formation des adultes. Pour prendre un exemple, Henri Desroche monte le Collèges Coopératif de Paris permettant la formation de chercheurs-praticiens ou praticiens-chercheurs à / par et sur la recherche-action.

Aujourd’hui, la recherche-action est souvent citée dans les courants liées à la démocratie participative, mais par exemple aussi au sein des ONG humanitaires, qui voient dans l’emploi du mot « recherche-action » une manière de répondre aux questionnements éthiques autour de leurs interventions. Et de nouveaux courants pourraient se développer, citons par exemple le développement du réseau recherche avec sous l’impulsion de Gilles Monceau.

Alors, la 27e Région est-elle légitime pour parler de « recherche-action » ?

C’est bien sur la question que nous nous sommes collectivement posés suite à cette intervention. Si l’on repense aux ingrédients-clés, à savoir la démarche de changement et la démarche de co-production de savoirs avec les acteurs impliqués, La 27e Région semble légitime en revendiquant ses expérimentations comme de la recherche-action.

Cependant, nous ne produisons pas à chaque projet un savoir « académique » au sens strict du terme (une publication dans une revue par exemple), et nous ne sommes pas un laboratoire de recherche composé de chercheurs. Or, dans son article sur la recherche-action, Alexia Morvan pointe justement l’un des glissements dans l’usage de la recherche-action qui semble faire écho à cela :

« Ces usages multiples de la notion de recherche-action facilitent le premier type de glissement et le plus repérable : l’instrumentalisation.

Dans la suite des travaux de Lewin, un courant de recherches s’est appliqué à promouvoir un changement des relations humaines dans les organisations (Mouvement Organization Development). Les prétentions à des résultats en recherche fondamentale se sont éloignées au profit d’un rôle d’agents de changements, qui plus est dans une logique d’adaptation aux réquisits (performance, productivité) des directions d’entreprises. »

Pourtant, La 27e Région essaye, à sa façon, de bousculer l’organisation des administrations, leur rapport au pouvoir, leur organisation du travail, bien au-delà au-delà du simple outil managérial. Alors comment tenir en équilibre sur ce fil étroit pour éviter l’instrumentalisation ?

Alors que la recherche-action est brandie en étendard de nombreux acteurs de la modernisation des administrations, il est bon se souvenir les critiques faites à l’expérience de Lewin en garde-fous : choisit-on ses participants en fonction du résultat voulu par les commanditaires ? les objectifs de nos projets sont-ils imposés par nos commanditaires ou co-construits avec tous les participants ? la documentation et les savoirs acquis en termes de sciences humaines sont-ils crées et partagés avec les participants ?…

A défaut d’amener une réponse tranchée, le simple fait de se poser ces questions au sein de notre équipe nous semble déjà un pas vers la bonne direction.