Les gares, terrains fertiles pour l’innovation sociale ?

Posté le 16 mars 2017 par Laura Pandelle
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Le 27 janvier dernier, nous accueillions à Superpublic 6 acteurs de la transformation des gares. Cette conférence-débat venait clôturer une résidence menée par la 27e Région en 2016 sur la modernisation des gares TER en Région Bretagne. Étaient autour de la table des entrepreneurs sociaux (La Coop des Tiers Lieux, qui pilote une mission de conversion des gares TER en tiers-lieux en région Nouvelle Aquitaine), et praticiens de l’innovation sociale (l’agence de design Plausible Possible) et enfin des acteurs publics pionniers dans ce secteur (le Policy Lab anglais, la Métropole du Grand Lyon à travers l’initiative Gare Remix, la Région Bretagne), des chercheurs (Nacima Baron, de la chaire Gares de l’École des Ponts) et pour finir, Gares & Connexions, partenaire de l’événement. Mieux vaut tard que jamais, voici une synthèse des échanges de cette passionnante après-midi.

Tout d’abord, force est de constater que la gare est en pleine mutation. Objet technique, emblème du progrès technologique et industriel par le passé, elle connait aujourd’hui une désanctuarisation progressive, pour devenir une véritable plateforme de services. Cette transformation incarne la recherche de modernisation, d’humanisation et de personnalisation vers laquelle tendent aujourd’hui de nombreux services publics ou d’intérêt général, et les nouvelles gares TGV en sont l’exemple : surfaces commerciales démultipliées, accès à des services à la personne de type conciergerie, jeux en gare, déplacement des services « transport » vers des bornes numériques tout-en-un : tout est fait pour que la gare devienne un lieu de vie, d’échange, de rencontre, et de consommation.

L’expérience de Gare Remix, par la Métropole du Grand Lyon, questionne directement l’enjeu d’innovation sociale que peut comprendre cette diversification des activités en gare. Comment recréer du lien social, du débat politique, du militantisme, de la convivialité, de l’intérêt général… dans une surface progressivement habitée par des franchises commerciales ? Pour explorer cela, Gare Remix propose à des collectifs pluridisciplinaires d’investir la gare Saint Paul à Lyon pendant un workshop express de quelques jours. Directement inspiré de l’expérience de Muséomix, l’événement comporte des règles et des objectifs précis : il faut aller au delà de la bonne idée pour prototyper et tester « en grandeur nature » un dispositif innovant en gare. Les propositions sont farfelues, poétiques et décalées : à la fin du workshop, les habitants sont conviés à visiter et tester ces propositions échelle 1. Cette initiative souligne aussi l’intérêt de faire intervenir de nouveaux métiers en gare : scénographes, hackers, designers …viennent poser un regard nouveau sur ce lieu du quotidien. On a bien quitté la gare comme halle technique, sécurisée et standardisée, pour en faire un espace d’expérimentation.

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Les Brise Glace (équipe rouge), Gare Remix St Paul - Lyon, France - 24.04.2015

Plus d’informations sur l’expérience de Gare Remix sur le magazine Millenaire 3.

Cependant ce nouveau cumul d’activités questionne. Tout d’abord parce qu’il génère un flou sur les fonctions de base de la gare : lieu de commerce, lieu de service public ? « L’intensification de l’expérience en gare » (expression de la chercheuse Nacima Baron) s’accompagne d’une dissolution de sa fonction logistique, et génère une certaine confusion pour les usagers du transport en train. La dimension d’accueil s’efface, la gare s’adresse à un public plus large où chacun circule, et sollicite services et espaces selon ses besoins propres. D’autre part, cette transformation concerne essentiellement les grandes gares et semble laisser de côté les petites gares à faible flux : comment intensifier l’expérience de la gare, ou créer cette « deuxième vie » dans ces espaces, s’ils ne connaissent qu’une fréquentation réduite ? La question d’un modèle économique viable pour implanter de nouvelles activités en gare est bien évidemment au coeur de ce sujet.

L’initiative Open-Gare, associant Gares & Connexions et la Région Nouvelle Aquitaine vise en grande partie à relever ce défi. Grâce à l’accompagnement de la Coop des Tiers Lieux, acteur phare de l’économie sociale et solidaire sur le territoire, 32 gares TER du réseau aquitain sont proposées comme espaces à investir, via un appel à candidature local. Dans la plupart de ces gares, le service existe toujours, mais a été dématérialisé, laissant vacant l’ancien guichet. Il s’agit donc d’inventer une cohabitation vertueuse entre le flux régulier des voyageurs en train, et de nouvelles activités : co-working, labo de transformation culinaire, restauration, commerce de proximité, atelier participatif … Lucile Aigron, co-fondatrice de la Coop des Tiers Lieux, souligne la diversité des propositions lors de l’appel à candidature : les gares ont un attrait certain, de par leur ancrage symbolique dans le territoire, et leur imaginaire fort. Reste à imaginer le « bon dosage » pour chaque territoire : un nouveau commerce pourrait fonctionner dans une gare proche du centre bourg, mais pas dans une gare excentrée. De même, cette nouvelle activité doit s’accompagner d’un éclaircissement sur le maintien (ou non) de la fonction « transport » de la gare. En effet le sentiment d’isolement de la population locale peut être renforcé si la gare se privatise sans une amélioration en parallèle de la desserte ferroviaire. Il faut donc tester des solutions sur-mesure, et c’est toute la subtilité de l’accompagnement de la Coop sur le territoire.

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Lors de la résidence menée par La 27e Région sur l’axe TER Rennes – Lamballe, et en particulier dans la gare de Montfort-sur-Meu, la question de la diversification des activités en gare s’est également posée. En effet, à l’heure actuelle, la rénovation d’un bâtiment de gare est une opération complexe, qui repose sur de nombreux acteurs : la SNCF – propriétaire du foncier, la Région – maître d’oeuvre et coordinatrice du chantier, les collectivités locales, propriétaires du foncier aux abords de gare … Ces institutions peinent souvent à dessiner une vision commune de l’avenir d’une gare, car des enjeux multiples s’y concentrent : l’attractivité du service ferroviaire, l’accessibilité de la gare en tant qu’équipement de proximité, l’aménagement du quartier de gare dans une intégration optimale à l’urbanisme local, et bien d’autres. Ces intérêts souvent divergents provoquent un manque de coopération entre les acteurs impliqués, et surtout un manque de vision désirable pour cet équipement pourtant au coeur de la vie locale. Le projet de gare ne serait que le fruit d’un compromis douloureux selon des contraintes de chacun… Pour renverser ce paradigme, les résidents de La 27e Région ont proposé pendant leur intervention une série d’ateliers pluri-acteurs pour modéliser la gare de demain. Autour de la table se retrouvent les experts techniques (Gares & Connexions, la Région), les acteurs locaux (collectivités, et acteurs clés de la vie locale – la médiathèque par exemple) et les experts d’usage (associations …). L’objectif est tout d’abord de réaliser un diagnostic partagé de l’activité de la gare à l’heure actuelle, puis de se projeter dans un avenir souhaitable.

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Il semble donc tout aussi nécessaire d’inventer de nouveaux services en gare, que de travailler à améliorer l’ingénierie et le mode de dialogue entre les parties prenantes d’un projet de gare. A la suite de la résidence, la Région Bretagne et Gares & Connexions ont prolongé cette réflexion en appliquant cette approche coopérative sur la gare de Landivisiau : c’est ce projet en cours que Sylvain Gouillet (Région Bretagne) et Julien Guennoc (Gares & Connexions Centre Ouest) présentent lors de la conférence.

Outre les ateliers pluri-acteurs, la Région et SNCF ont aussi retenu de l’expérience avec La 27e Région une approche expérimentale et plus incrémentale du projet de rénovation d’une gare. Des pistes de nouveaux services ou d’aménagement sont testés sur le terrain à travers des prototypes, avant que l’on envisage leur déploiement. C’est au fil de ces expérimentations multiples que se dessine progressivement une gare sur-mesure pour le territoire. Mais pour permettre cette approche, il faut assouplir les procédures classiques,  et faciliter l’accès à la gare à de nouveaux acteurs (porteurs de projets, commerçants locaux, acteurs culturels …).

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Les expérimentations au cours de la résidence Gares BZH de La 27e Région

Nous en venons ainsi au deuxième point fort de cette après-midi de conférence : la gare semble un terrain de jeu naturel pour penser de nouvelles politiques publiques de proximité. Comme en témoignent la résidence de La 27e Région, tout autant que le projet en cours à Landivisiau, ce qui se joue dans la rénovation d’une gare dépasse l’offre de transport. Il s’agit bien de repenser un équipement symbolique de la vie locale, et d’incarner la présence du service public sur le territoire. Face à un engouement fort du secteur privé et tiers pour proposer de nouvelles activités en gare, on peut donc en appeler à une ré-appropriation de ces espaces par les pouvoirs publics, avec une offre de services plus larges, et multi-institutions. La gare, un futur « comptoir de la vie citoyenne » ? On n’y est pas encore. En revanche le projet de l’agence Plausible Possible sur le Tram Nord Express en construction dans le Grand Paris montre que les gares sont des observatoires intéressants pour comprendre les mutations culturelles et sociales d’un territoire. Marion Henry-Ringeval, jeune designer au sein de Plausible Possible, montre que la création d’une nouvelle gare de tramway à Stains avait constitué une opportunité intéressant pour sonder l’identité du territoire, perçue et portée par les citoyens. « Sommes nous un territoire accueillant ? » « Qu’a-t-on envie de montrer à un voyageur ? ». A travers l’expérimentation d’un média citoyen, l’agence Plausible Possible a soulevé l’enjeu de représentation des territoires que sous-tend la création de nouvelles lignes de transport au travers du Grand Paris.

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Il semble donc plus que jamais nécessaire de penser les gares dans leur contexte local, tant sur le plan politique que sur le plan social et culturel. Pour Cat Drew, ancienne membre du Policy Lab anglais, et actuellement designer au sein de l’agence londonienne UsCreate, les gares échappent à toute vision institutionnelle figée : l’expérience du transport en train, qu’il soit pendulaire ou ponctuel, est différente pour chacun, et concerne pour autant une grand partie de la population urbaine. C’est donc un travail patient d’observation et d’enquête qui doit être réalisé en gare, afin de comprendre les ressorts psychologiques et culturels qui conditionnent l’expérience de ces espaces. Dans le programme public The Future of Rail 2035, le Policy Lab a utilisé la démarche du design fiction pour mener son enquête : des propositions de transformation radicale du transport en train ont été soumises aux utilisateurs … pour mieux comprendre leur ressenti actuel. Cette approche sert avant tout à déconstruire la vision institutionnelle de la gare, pour comprendre ses usages en mutation. Pour Nacima Baron, il faut s’intéresser à « l’infra-ordinaire dans l’expérience des gares ».

Capture d’écran 2017-03-16 à 10.58.56Capture d’écran 2017-03-16 à 10.59.11L’intégralité de la présentation de Cat Drew est disponible ici.

Cet après-midi de discussion soulève donc trois points majeurs qui placent les gares au coeur d’un enjeu d’innovation sociale et publique. Le premier est la nécessité actuelle de moderniser une grande parties des gares du réseau ferroviaire français …sans rechercher une logique de standardisation à tout prix. Pour faire revivre les gares, il faut faire du sur-mesure, et ce n’est pas une démarche facile pour nos institutions. Le deuxième point est qu’il faut passer d’une recherche d’innovation sociale en gare à une recherche d’innovation organisationnelle. La gare de demain ne sera peut-être pas le couteau-suisse d’activités idéal pour les usagers locaux… mais elle sera le fruit d’une concertation patiente entre tous les acteurs du territoire. Pour finir, cette conférence pointe un changement de méthode à l’œuvre dans les projets de gare, à travers un intérêt progressif pour expérimenter des projets en gare, avec les acteurs et habitants locaux, avant d’envisager leur pérennisation. Cette approche va en faveur d’une ouverture de la gare à de nouveaux acteurs (porteurs de projets, artistes, habitants), à qui les gestionnaires doivent pouvoir faire une place. L’intervention de Nacima Baron à l’issue de cette conférence permet pour finir de re-contextualiser la problématique des gares dans l’évolution plus générale des équipements publics dans le tissu social, culturel et économique que nous connaissons aujourdh’ui. Elle est entièrement disponible ici.