10 ans déjà : La 27e Région fera-t-elle sa crise d’ado ?

Posté le 30 octobre 2018 par Louise Guillot

Les 30, 31 aout et 1er septembre dernier, nous avons fêté, avec plus de 130 compagnons de route, les 10 ans de la 27e Région. A cette occasion, nous avons invité quelques invités à prendre la plume pour porter un bilan, depuis leur point de vue, des 10 années passées.

Manon Loisel (Acadie) et Nicolas Rio (Partie Prenante) sont des compagnons de route de la 27e région : depuis 2011 pour Nicolas, plus récemment pour Manon. Tous deux travaillent sur les apports possibles du design et de l’innovation publique dans l’élaboration et la mise en œuvre des projets de territoire. Entre évolution des trajectoires individuelles et transformation de l’action publique, ils nous invitent dans se second billet à suivre la courbe de poids et de croissance de la 27e Région, et de sa communauté. 

 

« En fait, on a tous un peu dix ans aujourd’hui. »

La grande force de la 27e Région a été de se construire en accompagnant l’émergence d’une communauté de professionnels bien plus large, réunie autour d’une même vision de la transformation de l’action publique et du rôle que le design peut y jouer. Si bien qu’il est aujourd’hui difficile de dissocier les deux.

L’anniversaire des 10 ans qui a eu lieu à Troyes fin aout 2018 était à l’image de ce projet : la célébration d’un collectif, la mise en partage d’une ambition, des espoirs et des frustrations qu’elle suscite, et surtout le plaisir de se retrouver et de se ressourcer.

L’occasion aussi d’en dresser un bilan d’étape. De ces échanges foisonnants, on en repart avec la sensation que la 27e Région et sa communauté sont en train de passer un cap… et de prendre de l’age ! Fini l’enfance, bienvenue dans l’adolescence.

On s’est dit que la métaphore fonctionnait bien pour raconter notre trajectoire commune et tenter une prospective d’une possible crise d’ado de la 27e région.

 

Souvenirs d’enfance

Pas de naissance sans acte de baptème

Tout le monde le sait : la 27e région est née dans un train, avec trois papas. Elle a grandi en nomade, en jonglant entre ses multiples résidences[1]. Mais il ne suffit pas d’avoir un nom pour exister, surtout quand on prétend fédérer des acteurs aussi différents que des designers, des sociologues, des artistes… et des collectivités !

La communauté a donc passé sa tendre enfance à construire son acte de baptème, à grand renfort de faire-part (le livre Design des politiques publiques, publié par la Documentation française en 2010), de manifestes (cf. Le Manifeste des Régions ingénieuses, produit lors du Off du congrès des Régions 2011[2]) et d’évènements fondateurs (avec notamment Design public local à Lille en 2012[3]). Comment formuler les valeurs qui nous unissent, quand les mots creux nous condamnent à l’impuissance ? Comment fédérer sans exclure ? Ces réflexions ont été très utiles pour bâtir l’identité de la communauté du design public en France, en parallèle des premières expérimentations in situ. Elles résonnent aujourd’hui comme un lointain souvenir. L’état d’esprit évolue, et la démonstration par le faire semble avoir pris le pas sur les débats sémantiques.

Se baptiser, c’est aussi choisir des parrains, en France (avec la FING et l’ARF) comme à l’étranger (avec le Mindlab danois). Depuis, le gouvernement danois a mis fin à son labo d’innovation publique et la 27e Région s’est largement émancipée de ses tuteurs.

 

La découverte permanente, entre surprise, angoisse et enthousiasme

L’enfance, c’est aussi la période où l’on découvre un environnement inconnu pour le faire sien, où l’on s’émerveille du monde qui nous entoure et de la place qu’on peut y prendre. La 27ème s’est attaquée avec un enthousiasme débordant et une naïveté utile à tout un tas d’objets : du quotidien des élus aux schémas de planification, des cahiers des charges à la participation, des solutions numériques à l’art de l’évaluation.

Entre le design public et les collectivités locales, il a fallu du temps pour s’apprivoiser, au prix de quelques quiproquo, notamment sur les apports du design (créativité débridée versus capacitation des acteurs) ou sur l’ampleur des innovations (nouveau dispositif versus transformation systémique). A force de se renifler, on apprend à se connaître, et à mieux se comprendre. On perd en naiveté ce qu’on gagne en efficacité. On finit par trouver des terrains d’entente, qui laissent toute sa place à l’expérimentation. Et on abandonne derrière soi les étonnements perplexes et les questions improbables (mais rarement insensées). Comment faire pour grandir sans perdre cette fraicheur portée sur l’action publique ?

 

Se forger des repères dans l’exploration d’une terra incognita

Pour faire face à ces nombreuses inconnues, on développe ses propres routines. Les gestes deviennent plus surs, et on s’autorise à s’aventurer de plus en plus loin. A force de tatonnements, le vocabulaire se stabilise, les outils se précisent et se systématisent.

A l’époque, le terme de « boite à outils » était un mot tabou au sein de la « communauté 27e » : cela n’a aucun sens de parler du « comment ? » sans questionner le « pourquoi ? ». Et puis l’idée a fait son chemin, par pragmatisme et/ou par volonté d’accélérer la transformation des pratiques. Les dix ans ont donné lieu à l’identification des « 100 ressources »[4] pour penser et mettre en œuvre l’innovation publique, en évitant le travers du prêt à l’emploi.

Les Transfo ont joué un rôle décisif dans ce pic de croissance. Quand on passe plusieurs semaines au sein de la collectivité, au contact direct de ces agents, chacun grandit plus vite. De part et d’autres. Ces multiples mues personnelles constituent d’ailleurs un des résultats les plus marquants de cette décennie de transformation de l’action publique !

C’est aussi le moment où les marchés publics s’ouvrent au design de l’action publique. Le champ d’intervention s’élargit et les premiers explorateurs commencent à faire école. Mais comment agir pour ne pas être réduit à un simple rôle de prestataire ? Comment éviter que ce succès ne se traduise par un affadissement des pratiques ? En allant chercher du coté de la recherche, de la formation et ailleurs pour multiplier les canaux d’intervention !

Acte(s) de baptême, apprentissage des routines, découverte permanente… tout ceci à une fin et sans qu’on s’en rende compte, c’est une nouvelle séquence qui s’ouvre déjà. A dix ans passés, nous sommes en train de devenir des ados.

 

Prospective de l’adolescence

L’adolescence est souvent présentée comme un âge ingrat. Mais c’est aussi une période pleine de promesses. Petit tour d’horizon de ce qui nous attend, à partir des signaux faibles repérés lors de ces trois jours de festivités…

 

Partir à la recherche de ses racines et fonctionner en bande

En dix ans, la communauté 27e n’a cessé de (s’a)grandir. D’un groupe restreint des compagnons de la première heure, elle s’est ouverte à des profils plus hétérogènes, au gré des rencontres et des collaborations. Elle est surtout devenue plus attentive à la place qu’elle occupe dans un paysage bien plus large… et à sa généalogie !

Les 10 ans étaient un bel exemple de cette recherche de nos racines. Evitant le piège de l’entre-soi, la 27e Région a su en faire une belle réunion de famille. De celles où l’on rencontre ses cousins plus ou moins éloignés, qu’ils viennent de la culture (avec par exemple le POLAU[5]), de l’architecture (avec le collectif Hyperville en cours de structuration) ou du militantisme (sur les communs par exemple). De celles aussi où l’on (re)découvre ces ancêtres, (qui sont parfois encore bien vivants), comme l’éduc pop ou la recherche-action. De celles enfin où l’on tisse de nouveaux liens, dont témoigne par exemple le projet des Halles Civiques avec les structures de l’innovation démocratique et des civic tech.

Et ça fait du bien ! Voir tout ce monde réuni autour du sentiment d’appartenir à une ambition commune redonne de l’énergie, face aux frustrations du quotidien. Prendre conscience de l’héritage dans lequel on s’inscrit nous aide à mieux cerner la contribution qu’on pourrait apporter. Il nous invite à l’humilité, autant qu’il nous donne des ailes. Il nous encourage aussi à clarifier notre positionnement idéologique. Pour continuer de grandir, encore et encore.

 

Sentir pousser le vent de la révolte

Ce changement de séquence se traduit aussi par une évolution de notre rapport au monde. Grisés par l’énergie d’un collectif, qui semble avoir en partie achevé sa mission d’évangélisation sur les vertus de l’innovation, on fait aussi monter de multiples inquiétudes à travers les ateliers. Comment faire pour que l’innovation publique ne devienne pas à son tour normative, et reproduise les dysfonctionnements qu’elle est censée combattre ? Qu’elle ne soit pas le support d’une stratégie de détournement de l’attention, en occultant d’autres enjeux ? Quels sont les sujets restés orphelins pendant ces dix ans d’action ?

Ces inquiétudes conduiront-elles à ouvrir une séquence plus « punk » ? Allons-nous devoir être rebelles face aux dangers de la récupération ou de la technocratisation du design public ? De nombreux participants soulignent le risque de passer en mode « pilote automatique », en se reposant sur les routines de l’enfance pour produire de l’innovation publique à la chaine. Comment continuer au contraire à oser prendre des risques, à sortir de la case dans laquelle on cherche à nous mettre pour aller là où le design public n’est pas forcément attendu ? Comment s’émanciper de nos outils et techniques d’animation pour laisser davantage de place à l’imprévu ou à la controverse ? Comment éviter que la multiplication des labos ne se solde par une domestication de l’innovation ? Le rapprochement avec l’innovation démocratique et les acteurs du community organizing est sans doute une des pistes qu’il reste à explorer pour la prochaine décennie.

 

Choisir ses combats

Dans cette nouvelle période, on se retrouve enfin pris d’un sentiment d’impuissance, un vertige face à l’ampleur de la tâche et les limites de nos actions. Que peut le design face aux multiples crises (écologique, démocratique, économique…) ? Faut-il ouvrir une séquence de mobilisation collective concentrée sur les enjeux environnementaux ? Comment lutter contre le fatalisme ambiant ? Doit-on s’engager ensemble pour un design à haute qualité démocratique ? Pour que cette nouvelle séquence soit utile, sur quoi les énergies doivent-elles se concentrer ?

Trois jours d’ateliers n’ont pas suffit pour fixer la ligne sur ces nouveaux défis. Mais ils ont eu le mérite d’ouvrir ces questionnements et de les partager. Ils ont aussi permis de révéler d’autres ressources pour continuer le combat : la (science) fiction, la formation ou la libération du management ! Autant de totems à ramener dans nos chambres d’ados pour rendre le quotidien plus supportable et agréable.

Le choix des combats passera sans doute par un chantier collectif pour lutter contre le sentiment d’impuissance individuel. N’attendons pas que la 27ème Région souffle ses vingt bougies pour nous retrouver et avancer ensemble.

[1]http://www.la27eregion.fr/wp-content/uploads/sites/2/2015/01/Livret_BilanRe%CC%81sidences20092010.pdf

[2] http://www.la27eregion.fr/publications/manifeste-des-regions-ingenieuses/

[3] http://www.la27eregion.fr/cas-pratiques/design-public-local/

[4] http://www.la27eregion.fr/la-27e-region-en-100-ressources/

[5] http://polau.org/