Pourquoi les Etats sont-ils devenus impuissants, et comment y remédier ?

Depuis quelques années, à la 27e Région nous voyons bien l'impasse consistant à promouvoir l'innovation et la transformation dans un système public toujours soumis au New Public Management. Comme d'autres, nous regardons du côté de nouvelles théories plus à jour et plus ambitieuses, qu'il s'agisse de l'approche par missions ou des capabilités dynamiques promues par l'économiste Mariana Mazzucato. Nous nous sommes récemment rapprochés de l'Institute for Innovation and Public Purpose, créé par le chercheur Rainer Kattel avec Mazucatto à l'UCL de Londres, et nous nous apprêtons à tester avec un groupe de collectivités volontaires leur indicateur de capabilités dynamiques (Plus d'informations ici (lien externe)). Dans une récente note (lien externe) pour la fondation Friedrich-Ebert, Rainer Kattel dresse un constat sévère sur l'obsession des Etats pour les indicateurs de performance, et dresse le scénario d'un « Etat capacitaire », capable de structurer les marchés et de piloter les transitions technologiques et sociales.

Comment expliquer l'échec cuisant des Objectifs de développement durable (ODD) à l'horizon 2030 ? Pour Kattel, il ne relève pas seulement d'un manque de financements, mais d'une crise profonde des capacités de l'État. A force d'avoir externalisé, privatisé et managé le secteur public par des indicateurs de performance (KPI) depuis quarante ans, les Etats modernes se sont enfermés dans un « piège de la responsabilité » qui les a vidés de leur substance. 

Le constat : des administrations devenues des « trous noirs »

Le politologue met en lumière un paradoxe contemporain : le public exige tout de l'État, mais ne lui permet plus d'agir. Les réformes successives inspirées du New Public Management devaient rationaliser les coûts ; elles ont finalement multiplié les frais de transaction et détruit l'expertise interne. Rainer Kattel parle de l'apparition de « trous noirs capacitaires ». Il cite deux exemples frappants : Des fonctionnaires à qui l'on demande de concevoir une stratégie industrielle, alors que cette politique leur a été formellement interdite pendant trente ans ; ou encore des ministères de la Santé incapables d'intégrer l'intelligence artificielle de manière sécurisée, après une décennie passée à sous-traiter l'ensemble de leurs compétences numériques. La théorie économique dominante, qui cantonne l'État à un simple rôle de pompier chargé de corriger les « défaillances du marché », est jugée obsolète. Elle présuppose une sphère publique forte (justice, régulateurs, universités) que ces mêmes politiques ont méthodiquement affaiblie.

Repenser l'innovation et les services publics

L'auteur, proche des thèses de l'économiste Mariana Mazzucato, invite à rompre avec la vision schumpetérienne de la « destruction créatrice », calquée sur le secteur technologique. Dans le secteur public, l'innovation ne doit pas être synonyme de rupture ou de chaos, mais de maintenance, d'organisation et de continuité. Considérer le personnel de santé, de l'éducation ou du logement comme un simple coût budgétaire à réduire est une erreur stratégique. C'est pourtant dans ces services du quotidien que se construit ou se perd la légitimité démocratique. Kattel plaide donc pour appliquer aux services publics la même logique d'investissement qu'aux infrastructures physiques.

Les pistes pour l'après-2030

Pour que l'agenda international post-2030 ne reste pas lettre morte, la note propose un changement radical de méthode :

  • Associer des indicateurs d'aptitude aux objectifs : Chaque ambition globale devrait être systématiquement jumelée à une évaluation des capacités structurelles et organisationnelles de l'État nécessaires pour y parvenir.
  • Changer de modèle de leadership : Passer du décideur charismatique et vertical au leader « façonneur de marché », capable de transformer les compétences individuelles en routines administratives durables.
  • Mesurer l'apprentissage : Au-delà des simples cases cochées, chaque politique publique devrait évaluer si l'administration est devenue plus résiliente, plus connectée et plus apte à apprendre de ses erreurs. Kattel suggère également que soient créés des réseaux d'apprentissage « pair à pair » entre hauts fonctionnaires et administrations de grandes métropoles mondiales.
  • Réformer le financement du développement : Rediriger l'aide internationale et revoir les conditions du FMI pour financer la construction des États eux-mêmes, notamment dans le Sud global, plutôt que de simples projets isolés.


En conclusion, l'enjeu de la prochaine décennie ne sera pas d'inventer de nouveaux concepts, mais de redécouvrir la véritable responsabilité publique. Les cadres managériaux des quarante dernières années voulaient rendre l'État comptable de ses actes ; ils l'ont rendu impuissant. Pour Kattel, le défi est désormais de lui redonner les moyens d'exécuter ses promesses. Un débat dont on aimerait bien qu'il nourrisse la campagne électorale en cours, au lieu de la voir se rabougrir autour des dépenses publiques....

La note complète est à retrouver ici : https://ny.fes.de/topics/publication/the-capability-state-delivering-beyond-2030.html (lien externe)

Un billet de Rainer Kattel présentant la note : https://rainerkattel.substack.com/p/the-capability-state