Regarder en face les disparités territoriales

On ne vous apprendra rien en vous disant que les collectivités territoriales font face à un enchevêtrement de problématiques sociétales complexes dans un contexte de « crises permanentes » (climatiques, économiques, sociales). Le tout dans un mouvement de baisse structurelle et constante des moyens budgétaires. Si la succession de canicules (voire la sensation d'un seul et même épisode de deux mois d'affilée) de l'été 2026 nous a rappelé que la crise n'épargnera aucun territoire, certains d'entre eux semblent cristalliser des empêchements aggravants pour relever les défis qui se dressent : dynamiques démographiques en berne, vieillissement de la population, mur des investissements locaux pour l'adaptation, manque d'ingénierie, concentration de vulnérabilités sociales… 

Dès lors, nous nous sommes interrogé·es sur ce qui semble fonder un contrat territorial implicite : comment les trajectoires plus vertueuses des territoires les mieux dotés interagissent, influent ou interrogent des collectivités de pôles urbains ruraux, des intercommunalités et des communautés de communes de tailles modestes ? Quelles interdépendances et renforcements mutuels pour assurer des équilibres territoriaux plus protecteurs et garants d'une forme de réciprocité ? Comment dépasser des grilles de lecture trop simplistes et les visions binaires opposant ville et campagne, métropole et ville moyenne, ville centre et ruralité ?

Force est de constater qu'à travers nos programmes, la typologie de nos adhérents, ou nos inspirations internationales, nous avons moins l'occasion de voir comment se joue la transformation des collectivités en dehors notamment des grandes métropoles. Depuis quelques mois, nous menons une veille dynamique auprès de chercheur.euses, de collectivités et au croisement de nombreuses ressources sur le sujet des « inégalités territoriales ». Notre premier point d'entrée a été les mécanismes de solidarité et de réciprocité interterritoriaux (métropole/communes, ville centre et leur hinterland/zone d'attraction)… On vous raconte là où tout cela nous a menés !

Quels mécanismes de réciprocité et de solidarités à l’œuvre entre les collectivités ?

A la recherche d'un objet administratif sur lequel démarrer notre exploration, nous avons regardé de plus près les contrats de réciprocité. Pour faire court, les contrats de réciprocité émanent d'un comité interministériel aux ruralités de 2015, dont une des mesures était d'expérimenter la réciprocité ville-campagne. À peine une dizaine de collectivités s'en sont saisis depuis (7 métropoles en 2019), dont la Métropole de Clermont-Ferrand, avec qui nous avons essayé de mieux saisir l'ambition du document. Et, si les synergies sont évidentes sur le papier (alimentation, tourisme, mobilité, attractivité), la mise en œuvre est plus compliquée, le contrat ne s'accompagnant pas d'un budget dédié. Si ces contrats ont été initiés par l'État, les collectivités se sont retrouvées seules à en assurer le suivi et l'évaluation… S'il y a quelques belles réussites du côté de certains contrats, les éléments n'étaient sans doute pas réunis pour en faire des dispositifs de structuration de coopérations pérennes. Aujourd'hui, face à la tendance des métropoles à se recentrer sur elles-mêmes, l'interterritorialité (métropole et hinterland) est moins une priorité, voire, s'est délitée.

Au-delà de ces tentatives de formaliser des interdépendances, les échanges exploratoires avec la recherche nous amènent également à souligner un besoin de coopération entre niveaux de collectivités qui pourrait favoriser le décloisonnement, voire la synchronisation de certaines politiques publiques : gestion des bâtiments et usages, formations professionnelles, logement, éducation, petite enfance, mobilité… Comment des régions, des départements et des communes peuvent mieux articuler leurs compétences respectives pour s'assurer de « faire système » sur un territoire donné, et ainsi révéler d'éventuels effets de bord contre-productifs que les logiques de gestion économique sectorielle invisibilisent et aggravent par la même occasion ?

Attractivité, adaptation, crise démographique : les grands défis des territoires en déprise...

Ce qu'on a bien compris, et qui va à l'encontre d'un récit territorial qui oppose, c'est que l'entrée par la catégorie de territoire (villes moyennes, rurales, périurbaines) est assez peu pertinente car elle masque en réalité une forte hétérogénéité de situations. Des territoires tirent mieux que d'autres leur épingle du jeu, parfois pour des raisons économiques, parfois pour des raisons d'attractivité, de localisation géographique ou d'identité culturelle, de l'implantation d'industries historiques, du fait d'une équipe d'élu·es ou d'agents, de mobilisation citoyenne… À l'intérieur même de ces réussites ou de trajectoires plus difficiles, cette évaluation peut significativement varier en fonction des entrées qui sont rarement toutes simultanément à un niveau satisfaisant : attractivité, logements, tourisme, environnement, éducation, santé, mobilité, inégalités sociales, sécurité. Autant de variables qui remettent de la complexité et de la mesure objective. Des nuances qui peuvent dès lors nous permettre de dresser un portrait plus proche du réel, tout en reconnaissant distinguer des territoires qui seraient plus « en tension » ou « en surchauffe » (sur les ressources, la densité de population, les logements, la mobilité, la pollution, la sécurité…) et d'autres « en déprise » (par la paupérisation des centres, le vieillissement de la population, la décroissance démographique, la fragilisation des modèles économiques…).
Sur ces territoires pour lesquels semblent moins adaptées les stratégies nationales, comment pouvons-nous mieux regarder en face ces disparités territoriales et prendre à bras le corps l'enjeu démographique ? Quels nouveaux modèles économiques pour ces collectivités ? Comment travailler une forme de maintenance des services publics et un soin de ce qui est « déjà là », habitant.es comme infrastructures ? Quelles alternatives pratiques à la promesse d'attractivité territoriale qui enferme des territoires dans des injonctions contradictoires ?

… Nécessitant de s’appuyer sur des alliances locales renouvelées et renforcées

Les réponses que les acteurs publics pourront apporter aux défis écologiques, sociaux, démocratiques qui traversent les territoires dépendront de leur capacité à se transformer eux-mêmes, et à renouveler leurs liens avec les citoyens et avec les autres organisations. Nous faisons en effet l'hypothèse que les difficultés des territoires ne sont pas seulement liées à la nature de ces défis, mais à l'écart croissant entre la complexité de ces défis, les capacités dont ils disposent pour y répondre et les grilles de lecture habituelles que nous mobilisons.

Face à des défis complexes que l'acteur public seul ne peut donc pas prendre en charge, plusieurs collectivités parient sur les alliances locales publiques-privées-citoyennes. C'est ce que nous avions cherché à explorer dans nos programmes sur les communs, en regardant ce qui peut faciliter cette coopération (en termes de cadre juridique, de modèle économique, de lâcher prise et de culture commune entre des acteur.ices qui n'ont pas si souvent l'habitude de collaborer). Dans la commune de Joigny (Yonne), la collectivité cherche a diagnostiquer l'état des coopérations sur le territoire, ce qui servira de base à la définition d'outils pour que ces coopérations publiques/privées/habitantes soient efficaces et pérennes. Elle est également à la manœuvre d'une coopération avec quelques autres EPCI du territoire par l'intermédiaire du COT (contrat d'objectif territorial), esquissant des stratégies plus collectives sur les questions des déchets, des mobilités douces et de l'évènementiel plus durable.  

Alors, par où on commence ?

Si ces sujets font écho aux réflexions récentes sur les questions d'habitabilité et de soin, à rebours des logiques d'attractivité pour privilégier les enjeux de la « ville ordinaire », ils sont aussi à la croisée de nos travaux sur les nouveaux modèles économiques, des questions de justice environnementale, de nouvelles capacités de l'action publique, et des modalités de coopérations entre acteur.ices.

Comme il est difficile (voire impossible) de mener de front tous ces chantiers, un premier pas serait de constituer un groupe de collectivités, prêtes à ouvrir leur territoire à des formes d'enquête permettant d'identifier clairement les problématiques rencontrées, les réussites et les échecs sur des trajectoires comme :

  • la réciprocité inter-territoriales
  • les alliances locales publiques-privées-citoyennes
  • l'imbrication des politiques publiques entre elles et leurs effets de bord
  • le récit territorial actuellement mis en avant

Ces thématiques pourraient être appropriées par différentes cohortes de collectivités, qui choisiraient une thématique selon les besoins prioritaires de leurs territoires tout en participant à un effort interterritorial essentiel pour s'attaquer au sujet des disparités territoriales.

Pour nous c'est une opportunité de travailler ces enjeux en élargissant le cercle habituel de notre communauté de collectivités et de créer des espaces de coopération entre elles, en portant un regard objectif sur les difficultés mais aussi les potentiels et les atouts en présence. Ça vous inspire ? N'hésitez pas à nous écrire !