Le Creative Bureaucracy Festival de Berlin : faire école, faire communauté

En juin 2026, pour la deuxième année consécutive, la 27e Région a pris la direction de Berlin, pour le décoiffant Festival de la bureaucratie créative  (lien externe)(vous non plus, vous ne vous lassez pas du titre ?). 

On y a croisé des interventions de l'inspirante Audrey Tang, ancienne ministre taiwanaise du Numérique, qui accompagne aujourd'hui de nombreux gouvernements dans l'usage du numérique et de l'IA au service de la cocréation, de la lutte contre la polarisation et de la redynamisation de la démocratie ; de Monica Barone (lien externe), DGS de Sydney, qui a partagé la trajectoire de transformation de la métropole (Sustainable Sydney 2030) ou encore de l'incontournable Mariana Mazzucato (lien externe) qui poursuit son travail sur les capacités nécessaires aux institutions publiques pour naviguer dans l'empilement des crises… Par ailleurs, des sessions sont revenues sur l'approche par mission (lien externe) ou sur l'usage des données pour la planification, nous avons pu assister à des présentations de projets, par exemple sur l'accompagnement des personnes surendettées en Lituanie (lien externe)ou la reconnaissance du travail informel de collecte de déchets au Nigeria (lien externe), ou à des retours d'expériences, par exemple sur ce que signifie l'éthique et le courage dans l'innovation publique. (lien externe)

Bref, entre retrouvailles de la communauté States of Change et programmation foisonnante, on vous partage ici un retour sur ces quelques journées aussi intenses que stimulantes ! 

Quatre saisons pour dessiner de nouveaux paradigmes pour nos pratiques de transformation publique

Face aux crises écologiques, sociales et démocratiques, les approches classiques de l'innovation publique - design, pensée systémique, prospective - semblent souvent enfermées dans les mêmes paradigmes de gouvernance qu'elles cherchent à transformer. Et si, pour s'en émanciper, nous élargissions nos horizons en nous appuyant sur d'autres traditions de pensée : féministes, autochtones, écologiques, antiracistes, etc, pour imaginer une transformation publique qui ne se contente plus d'améliorer l'existant, mais interroge les fondations et les systèmes de pouvoir mêmes des institutions ? C'est la proposition de notre amie Lindsay Cole, qui profitait du Creative bureaucracy festival pour lancer son premier livre.

Pour nous faire gravir ce chemin, elle emprunte au vivant une boussole en quatre saisons. L'automne nous rappelle qu'innover, c'est parfois accepter de laisser mourir des idées, des dispositifs ou des façons de faire qui ont fait leur temps, les composter afin d'en libérer l'énergie. L'hiver nous invite à explorer la puissance du refus : ne plus consacrer toute notre énergie à maintenir en vie des systèmes qui résistent au changement, mais laisser ainsi des espaces dans lesquels d'autres pratiques peuvent émerger. Le printemps devient celui de l'expérimentation, de l'écoute et des perturbations fécondes ; l'été, celui de la joie, de l'abondance et de la qualité des relations, envisagées non comme des récompenses mais comme les conditions mêmes de la transformation.

Ce qui traverse l'ensemble du texte, c'est une conviction forte : transformer l'action publique ne relève ni du grand soir ni d'une nouvelle méthode miracle. C'est un travail patient, quotidien, parfois invisible, qui consiste à déplacer les imaginaires autant que les pratiques. Dans une période où les appels à la « transformation » peuvent aussi servir des logiques de réduction ou de démantèlement des services publics, cette proposition défend une autre voie : celle d'institutions capables de se régénérer de l'intérieur, en cultivant le soin, les interdépendances et la responsabilité envers les générations futures comme envers le vivant. Ce faisant, Lindsay vient ainsi questionner les valeurs sur lesquelles reposent nos pratiques, notre capacité à nous émanciper du système auquel nous contribuons, et à retrouver une énergie de transformation plus profonde. La notion de « composter » a notamment résonné avec nombre de nos collègues de States of change, dans un contexte dans lequel des organisations ferment, des trajectoires bifurquent, des projets doivent être abandonnés, des politiques publiques transformées : avec qui, et pour qui peut-on envisager cette pratique pour en faire un acte fertile et démocratique ?

Comment préparer les nouvelles générations d’agents publics à faire face à des problèmes presque impossibles à résoudre ?

C'est avec cette question un peu provocante que nous avons proposé aux organisateurs du festival d'aborder les enjeux de la formation des agents publics, en lien avec notre programme La Synchro. L'occasion d'une chouette conversation entre Benoit Vallauri (CNFPT), Lindsay Cole (Université de Vancouver), Brenton Caffin (States of Change), Cornelia Findesein (DINUM), Kai Wegrich (Hertie School de Berlin), ou encore Nicolas Rebolledo (Unit) et Sabine Junginger (enseignante et chercheuse en design). L'échange a permis de mettre en valeur les nouvelles attentes des agents publics français et européens, par exemple envers une hiérarchie qui manquerait souvent d'ambition, ou dans le besoin de se former au traitement de la complexité. Pour y répondre, Lindsay a vanté les mérites de la théorie de l'apprentissage transformatif élaborée par le sociologue Jack Mezirow : une approche de formation qui repose sur une forme d'émancipation libératrice chez les personnes formées, loin des logiques superficielles. Kai et Sabine ont âprement débattu pour savoir si les élu.e.s et le top management avaient vraiment la tête à de tels niveaux de transformation.  Ces sujets animent aussi les conversations de la communauté internationale States of Change, autour de plusieurs questions :  

  • Comment décider de ce qui doit prioritairement être enseigné ? « Chaque pays est organisé différemment en termes de formation du secteur public. Au Danemark, c'est principalement l'offre du marché qui décide de ce à quoi il convient de former les fonctionnaires, pas le fruit d'une stratégie institutionnelle. En vérité, ces choix devraient davantage être le fruit d'une réflexion personnelle : « À quoi est-ce que j'entends vraiment contribuer dans le secteur, dans le monde, qu'est-ce que je souhaiterais véritablement transformer ? » (Christian Bason, Transition Collective)
  • Comment se former efficacement ? « Les savoir-faire de l'innovation publique s'acquièrent par la pratique, comme un sport ou un art, d'où la valeur des communautés de praticien.ne.s » (Derek Alton, Civic Punk) « Les pratiques inspirées de l'apprentissage transformateur nous permettent non seulement de nous former, mais de changer ce que nous pensons, et quelle relation nous entendons avoir avec le monde » (Lindsay Cole, Université de Vancouver) « La formation fait partie d'un processus plus large d'apprentissage et de mobilisation, il faut se concentrer sur ce que nous essayons de transformer » (Jesper Christiansen, fondation Bikuben) « Les fonctionnaires ont besoin de simulateurs et de lieux d'entrainement, comme les pilotes des compagnies aériennes » (Milica Begovic, UNDP)
  • Qui doit faire les formations ? « Le rôle des communautés de transformation publique est peut être moins de conduire des formations que d'aider à codifier ce à quoi il faut former » (Milica) ; « Il y a un enjeu à former les formateurs, comme le fait le projet "Teaching Public Services in the Digital Age" » (Jason Pearman).

Quelques expériences marquantes partagées par les participants : 

Une carte pour naviguer parmi les trajectoires de gouvernance

En parallèle des conférences, le festival accueille depuis ses débuts une Academy, imaginée par Politics for Tomorrow et Nextlearning. Cette programmation propose des ateliers qui complètent les conférences en ouvrant des espaces de débat et de co-production entre participant.e.s. L'édition 2026 était placée sous le thème Public Vitality, avec une question centrale : comment maintenir une capacité d'action collective lorsque les défis publics (adaptation climatique, logement, santé, mobilités ou transition numérique) débordent largement les frontières administratives et exigent des coopérations entre acteurs aux cultures, aux temporalités et aux logiques parfois très différentes ? Parmi ces ateliers, "Acting Across Layers Without Losing Momentum", animé par Caroline Paulick-Thiel (Politics for Tomorrow), Erika Zárate et Òscar Gussinyer (Resilience.earth), nous a particulièrement marqué. Les intervenants avaient matérialisé au sol une version géante d'une matrice inspirée des travaux de Bill Reed sur les paradigmes de développement, adaptée aux enjeux de gouvernance. Plutôt qu'un modèle normatif, cette représentation offre une lecture des trajectoires possibles des systèmes (publics) : depuis des formes de gouvernance fondées sur le contrôle, l'opacité ou l'extraction, vers des modèles davantage ancrés dans la réciprocité, l'apprentissage, la coopération et la conscience des interdépendances. Au cœur de cette progression, un « plafond de verre de la légitimité » matérialise la difficulté de franchir certains seuils de transformation institutionnelle. En utilisant cette matrice comme un espace de narration, les intervenant.e.s nous ont d'abord fait parcourir l'histoire politique de la Catalogne pour montrer comment ces différents paradigmes s'incarnent dans les institutions, le droit, les politiques publiques ou les libertés civiques. Ils et elles nous ont ensuite invité.e.s à nous positionner physiquement dans la matrice en fonction de nos propres organisations. Les échanges ont rapidement glissé des idéaux vers les réalités : comment agir lorsque nos ambitions dépassent les marges de manœuvre de nos institutions ? Quels leviers restent accessibles selon que l'on est agent public, élu, acteur associatif ou chercheur ? Une manière particulièrement féconde de dépasser l'échelle d'Arnstein : ici, il ne s'agit plus seulement d'interroger les degrés de participation citoyenne, mais de rendre visibles les systèmes de valeurs, les capacités collectives et les trajectoires qui façonnent les modes de gouvernance.

*L'article orignal de Bill Reed : « Shifting from "Sustainability" to Regeneration » (2007) : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/09613210701475753. *Une vidéo (anglais) explicative du cadre proposé par resilience.earth : https://www.youtube.com/watch?v=oOVL0m2YlA0 

Vers de nouvelles alliances à l’international pour les innovateur.rices publics

Dans cette petite délégation française qui a pris la direction de Berlin, nous avons embarqué avec nous deux représentantes de collectivités adhérentes, toutes deux par ailleurs impliquées dans le programme La Synchro, et venues glaner des inspirations sur les enjeux de formation. Échanger entre pair.e.s est l'une des principales vertus de ces évènements, une bonne occasion de prendre du recul sur sa pratique, de se challenger ou de se conforter dans ce que l'on fait. Pour le labo d'Occitanie, par exemple, c'est faire le constat qu'exister depuis huit ans, c'est une belle prouesse pour un laboratoire d'innovation ! Mais c'est aussi ouvrir de nouvelles perspectives sur le rôle des labs face aux sujets qui montent (numérique souverain, IA…). Se confronter à l'international est aussi une bonne manière d'imaginer comment pousser plus loin les partenariats existants au sein de sa collectivité : projets URBACT, partenariats bilatéraux, etc. Les collectivités ont une activité internationale, souvent animée par les services dédiés : mais quelle place prennent les équipes d'innovation dans ces échanges ? Comment dépasser la collaboration thématique ou le partage de bonnes pratiques ? Les agents embarqués sont motivés pour investir ces questions, et nous, ça nous intéresse aussi. On a dans les tuyaux un webinaire sur l'usage de l'international par les innovateur.rices publics. À suivre (et faites-nous signe si vous voulez nous aider à le cadrer !).

Au-delà de la richesse des conférences et des ateliers, ce que nous retenons du Creative Bureaucracy Festival ce sont les rencontres. Pendant ces quelques jours, nous avons pu échanger avec des agents publics, des praticiens, des designers, des laboratoires d'innovation ou encore d'anciens élus venus de différents pays. Ces rencontres nous ont permis de prendre du recul sur notre quotidien, de nous inspirer d'expériences venues d'ailleurs et de créer des liens qui se prolongent bien au-delà du festival, contribuant ainsi au renforcement des réseaux internationaux d'innovateurs. Nous avons déjà l'ambition d'y retourner pour une troisième année consécutive (car jamais deux sans trois) afin de représenter la scène française, de mettre à l'honneur les initiatives portées dans nos collectivités, de partager nos défis comme nos avancées et de renforcer les liens avec la communauté internationale de l'innovation publique. Alors, cher·es adhérent·es, que vous travailliez au sein d'une ville, d'un département, d'une région ou de toute autre collectivité territoriale, rejoignez-nous l'année prochaine ! Plus la délégation française sera nombreuse, plus nous pourrons faire connaître les innovations menées dans nos territoires, enrichir nos pratiques au contact d'autres expériences et contribuer ensemble aux réflexions qui façonnent l'action publique de demain.