Justice environnementale : quelques clefs de lecture et premiers épisodes

Plonger dans un sujet émergent comme la justice environnementale est en même temps stimulant et déroutant. On y entre comme dans le « trou du lapin blanc » : un labyrinthe de notions, de références et de perspectives qui donnent envie d'explorer dans toutes les directions à la fois. Dès 2024, nous avons posé les premiers jalons et identifié des indices et des inspirations de la mise à l'agenda du sujet, avec quelques complices (FAS, Unadel, CNFPT, Fédération des centres sociaux notamment), adhérents et chercheur.se.s, puis directement avec les collectivités embarquées aujourd'hui dans le programme : Communauté d'Agglomération Pays Basque, Département de la Haute-Garonne, la MEL et Bordeaux Métropole. Alors que depuis six mois, notre nouveau programme de recherche action creuse ces questions à travers des ressources avec nos partenaires publics, cet article revient sur les explorations qui ont nourri sa phase préparatoire, avant d'en partager les prolongements dans les politiques publiques de nos partenaires.

Attention : ceci est un article à tiroirs. Le risque d'augmenter votre nombre d'onglets ouverts est bien réel.

Pourquoi la notion de justice environnementale s’impose aujourd’hui ?

Elle émerge à la fois d'un mouvement de backlash – plus politique que citoyen – face à certains dispositifs qualifiés d'« écologie punitive » (du projet de taxe carbone aux controverses autour des ZFE), et d'une nécessité de proposer une lecture des transitions moins technique, plus sensible et mieux ancrée dans la diversité des réalités et des usages des habitants. Il s'agit ainsi de mieux documenter les capacités des groupes sociaux à s'adapter, à élaborer des modèles alternatifs et des stratégies face au dérèglement climatique (à l'image des infrastructures sociales de résilience), en fonction de leurs vulnérabilités sociales, économiques, de genre ou d'origine. Nombre de travaux mettent aujourd'hui en avant combien il n'y aurait rien de plus injuste que de ne pas faire cette transition, tant les impacts des crises écologiques sur les plus vulnérables sont délétères, d'autant que ce sont les plus touchés qui sont également les moins responsables (comme le mentionnent, entre autres, les travaux du grec francilien). Le risque est aujourd'hui de fragiliser davantage ces populations, d'accroître la défiance démocratique, et de susciter un rejet mécanique de ces politiques. Dans ce contexte, les acteurs publics et les collectivités ont un rôle central à jouer pour mieux prendre en compte les populations déjà discriminées en raison de leur classe sociale, origine, (in-)validité ou genre et qui en subissent de manière disproportionnée les effets.  Alors comment (re)situer les politiques de transitions et les dispositifs d'adaptation dans ce tableau ? Peut-on mieux objectiver les vulnérabilités, et faire d'une approche plus juste une matrice partagée ?  À quelles conditions peuvent-elles ne pas aggraver, voire contribuer à réduire les inégalités et les discriminations ? Et quelles stratégies, méthodes, et inspirations ici et ailleurs, pour prendre en compte de manière systématique les vulnérabilités préexistantes ou induites dans leur déploiement ?

Un foisonnement de travaux de recherche et une dynamique en cours

Si le sujet reste encore émergent au sein des collectivités territoriales, les recherches sur le sujet ne cessent de s'étoffer.

Quel nouveau contrat social pour sous-tendre ces politiques de transition écologique ?

La note de l'Ademe sur « La transition juste » appuie la nécessaire mutation des activités brunes (et le poids économique de l'inaction climatique : jusqu'à 11 point de PIB à l'horizon 2050), le besoin de prendre en compte les vulnérabilités économiques, sociales et territoriales, et l'indispensable dimension démocratique, rappelant au passage qu'« exiger de la transition qu'elle n'ait que des cobénéfices pour tous tout le temps, c'est la condamner ».

Les rapports de l'IGAS sur « les enjeux sociaux du changement climatique », ou du CNLE « faire de la transition écologique un levier de l'inclusion sociale » se rejoignent sur le besoin d'une plus forte participation des instances sociales et des personnes les plus exposées et vulnérables, d'un renforcement de la lisibilité des risques sociaux pour orienter les priorités et les impacts des politiques publiques… Ils soulignent combien l'ampleur des chocs (économiques, climatiques, énergétiques) diffère suivant les catégories sociales, comme les capacités à s'en protéger ou à les surmonter (cf. par exemple taux d'effort énergétique, jusqu'à trois fois plus élevé pour les ménages les plus modestes que pour les plus aisés). L'Iddri, à travers la formule « Quand on peut, on veut », appelle quant à lui à une renégociation collective du contrat social, à l'aune du bouleversement des règles du jeu (modes de vie, secteurs économiques, emplois et promesses sociales) induit par la transition. 

Quelles évolutions des métiers et du travail social ?

La Fédération des acteurs sociaux (FAS) et la Chaire Transition écologique et évolution du travail social s'attachent à étudier les impacts du « nouveau régime climatique » sur les acteurs des solidarités, et l'évolution d'un travail « géosocial » en référence aux travaux de Bruno Latour, pour prendre soin des personnes et de leurs attachements à leurs milieux de vie, composés d'humains et de non-humains.

La Ville de Grenoble a été la première à tester des protocoles de redirection écologique. Son copieux rapport Bifurcation RH (lien externe) s'attache, à partir d'une enquête auprès des agent·es, à décrire les évolutions du travail dans différents métiers territoriaux (auxiliaires de puériculture, thermiciens, managers, etc.).

Documenter les pratiques d'écologie populaire pour mieux les considérer.

Nombreux sont les travaux autour d'une « écologie populaire » : ceux d'Emmaüs et de la Fondation Jean Jaurès, qui suite à une série de conventions citoyennes avec un public incluant des personnes en grande précarité, ont publié « Pour une écologie du quotidien : on comment les personnes vulnérables sont écolos sans le dire », ou encore le rapport du WWF « Récit pour une écologie populaire : renouer avec les préoccupation des français » , issue d'une consultation citoyenne de 10 000 personnes et appelant à « partir de l'individu pour envisager l'écologie à partir de la vie dans son quotidien ». Le rapport « Injustice climatique » porté par l'association Ghett'Up en 2024 rend compte quant à lui d'une enquête de deux ans auprès de 1000 jeunes des quartiers populaires sur la question climatique, au croisement des sujets des pollutions et des lieux de vie, de l'alimentation, du racisme et de la sécurité, ou de la (sous)représentation. Ces rapports vont à rebours de l'opposition trop souvent faite entre "fin du monde et fin du mois", pour décrire comment ces concernements s'entrecroisent. 

Ces ressources contribuent à construire une lecture nouvelle de la transition, à partir d'entrées différentes. Elles la présentent à la fois comme une condition d'acceptabilité et de désirabilité des politiques de transition, comme un levier d'adhésion au-delà des seuls cercles des cultures légitimes ou militantes (voir notamment les travaux de Jean-Baptiste Comby), comme une nécessité de transformation des pratiques professionnelles et institutionnelles, et enfin comme une manière de valoriser l'existant : qu'il s'agisse de pratiques de sobriété, choisies ou contraintes, ou de dynamiques communautaires. 

Alors, une transition juste, d'accord, mais de quoi parle-t-on exactement ?

Écologie populaire, transition juste ou « socialement » juste, justice climatique et environnementale : quel terme choisir ?

Pour mieux s'y repérer, les travaux de la recherche-action PREFIG sont éclairants. Depuis 2023, en Bourgogne-Franche-Comté, la DREAL et le « Living lab territorial pour la transition écologique » de la MSH de Dijon, en partenariat avec le CEREMA et l'Union nationale du développement local (UNADEL), ont déployé un chantier exploratoire régional « Transition écologique juste », composé d'une recherche-action participative avec des citoyens et acteurs associatifs, et d'une communauté apprenante de collectivités territoriales, d'agents et d'élu·es du territoire. En sus de notes de synthèse, d'outils et d'un ensemble de recommandations pour une transition juste en Région Bourgogne-Franche-Comté, ils ont produit cette plateforme de ressources.

Cette dernière propose une cartographie des notions (onglet Connaissances) : « transition juste » et « transition écologique juste », « écologie populaire », « justice écologique », mais aussi « transition socioécologique », « travail social vert », « résilience »… Autant de notions qui ne reposent pas sur les mêmes socles historiques ni sur les mêmes leviers d'action, et qui se recoupent parfois sans toujours se distinguer franchement.

La notion de justice environnementale, quant à elle, trouve son origine dans les mouvements sociaux américains des années 1980, au croisement des luttes environnementales et des droits civiques, notamment autour de l'exposition des populations noires américaines aux pollutions industrielles. Si elle a évolué au fil du temps, elle conserve l'idée centrale d'un croisement des inégalités et des vulnérabilités dans la répartition des risques environnementaux (comme les pollutions) et des bénéfices (comme un aménagement urbain adapté au réchauffement climatique), ainsi que la prise en compte des savoirs et la participation des populations directement concernées. 

Dans l'article « Logiques et enjeux de la « transition juste » : quelle prise en charge collective du risque de transition ? », Solange Martin explicite plus clairement ce que recouvre cette notion (ou dans cette courte vidéo). Elle pose une question centrale : comment décide-t-on collectivement de ce qui est juste ? Et répond ainsi : « Ce n'est pas que chacun voit midi à sa porte, c'est plutôt qu'il y a plusieurs portes qui indiquent midi ». La transition juste est née dans les années 90 au sein des syndicats des industries pétrochimiques, dans un contexte de régulation environnementale, pour permettre la compensation et la reconversion des travailleurs de ces secteurs polluants. La notion apparaît désormais dans l'accord de Paris ainsi qu'au niveau européen avec un mécanisme dédié. Elle souligne la solidarité avec les travailleurs de secteurs polluants ou émetteurs que la transition entend transformer et donc bouleverser – un peu à l'inverse du principe « pollueur-payeur ».

En ce sens, la transition juste ne réside pas en premier lieu dans la prise en compte des plus vulnérables, mais dans la capacité à renoncer à la création de richesses par des économies carbonées et polluantes, pour basculer sur d'autres équilibres, en actant des formes de désinvestissement… Vaste et indispensable sujet, mais déjà plus éloigné des approches de justice climatique ou environnementale.

Pendant que ces lignes sont écrites, en pleine canicule, alors que chacun peine à trouver de la fraîcheur et que les appels à politiser les vagues de chaleur se multiplient, ces enjeux prennent une dimension d'autant plus concrète.

Dans ce cadre, notre programme démarre avec une enquête, par chaque collectivité embarquée, sur les problèmes et leviers qui permettraient de soutenir la conception de politiques de transitions prenant mieux en compte les plus vulnérables, et une série d'immersions européennes. Le reste en cours d'écriture avec nos partenaires. Si vous souhaitez ouvrir un nouveau chapitre autour de la justice environnementale, ou simplement partager vos réflexions, concernements ou actions au sein de vos organisations, nous sommes à votre écoute.