De Madrid à Nancy, en passant par Berlin, les maires rebattent les cartes

Sur la démocratie locale, les conflictualités, l'IA… : pourquoi il faut aujourd'hui encourager les villes à s'inscrire dans la coopération internationale. 

Les États se crispent, les villes coopèrent. Alors que les tensions géopolitiques s'intensifient, que les démocraties sont traversées par la défiance et la polarisation, et que les crises écologiques, sociales ou technologiques s'accélèrent, les villes – et plus généralement les pouvoirs locaux – apparaissent de plus en plus comme des espaces de dialogue, d'expérimentation et d'action collective.

C'est en tous les cas le message que souhaitaient transmettre deux ou trois rendez-vous récents auxquels nous avons participé : CityLab Madrid, où la Fondation Bloomberg rassemblait plus de 1 000 élu.e.s, agents publics chercheur.se.s du monde entier, Urban 7 (la voix des villes auprès du G7), qui avait cette fois-ci lieu à Nancy, organisé par le réseau France urbaine, ou encore le Festival de la Bureaucratie Créative (lien externe) qui se tenait à Berlin.

Les sujets abordés étaient nombreux : coopération internationale, intelligence artificielle, lutte contre la désinformation, capacités institutionnelles à adresser l'empilement de crises, mais également logement, mobilité, développement économique, etc. Pourtant, un fil rouge traversait l'ensemble des discussions : face à des défis toujours plus complexes, les villes doivent apprendre, coopérer, anticiper, voire réinventer leurs rôles.

Les maires deviennent diplomates. Les collectivités se questionnent sur leur souveraineté numérique. Les administrations s'interrogent sur leurs compétences pour demain. Premier lieu d'expression des polarisations et sentiments de défiance démocratique, elles cherchent comment être le maillon pour restaurer la confiance… Autant de signaux qui témoignent de l'évolution de l'action publique locale. Retour sur quelques enseignements, questions et pistes de travail rapportés de Madrid et de Nancy.

Les villes, nouveaux moteurs de la coopération internationale

L'un des messages forts martelés à Madrid comme à Nancy est que, dans un contexte de fragmentation géopolitique, de fragilisation des alliances traditionnelles, de remise en question de la légitimité de l'action publique, les villes et leurs maires continuent à porter la nécessité de collaborations renforcées et d'échanges de pair à pair entre villes. De Nancy à Los Angeles (USA) ou Nairobi (Kenya), de Tsukuba (JP) à Bogotá (Colombie), ils et elles sont présentés comme des acteurs pragmatiques, au plus près des défis les plus complexes auxquels sont confrontés leurs habitants et leurs acteurs (multiplication des vagues de chaleur, crise du logement, propagation des fake news et du complotisme, etc.), capables de partager rapidement des solutions concrètes, indépendamment des clivages politiques nationaux.

L'innovation urbaine se diffuse désormais davantage par les réseaux de villes que par les États. Au-delà, que ce soit Rennes (FR), New York ou Athens (USA), les maires se font porteuses et porteurs de la voix de leurs habitant.e.s pour des villes inclusives, ouvertes, capables de protéger et d'assurer de bonnes conditions de vie pour toutes celles et ceux qui y vivent. Ils et elles portent aussi, fortement, un plaidoyer pour des dévolutions de compétences et de finances plus grandes au niveau local, dans un contexte où nombre d'États sont tentés de recentraliser le pouvoir. 

Si les partenariats interurbains représentent un levier stratégique important pour construire les transitions urbaines, cela ne peut se faire sans une évolution du rôle et de la posture des élu.e.s locaux. Ils et elles doivent endosser le rôle de diplomates capables d'inscrire leur ville dans des écosystèmes internationaux de coopération, d'apprentissage, d'influence. Pour cela, il faut par exemple être en mesure de relier les enjeux locaux (climat, logement, inclusion, mobilité, attractivité économique) aux agendas mondiaux, de construire des partenariats transnationaux, d'animer des coalitions d'acteurs publics, privés et citoyens, etc. Cela requiert autant des compétences de négociation, un savoir-faire interculturel que, tout simplement, la maîtrise de l'anglais.

Les maires qui investissent ces réseaux incarnent aussi une évolution des représentations de l'international, non plus en domaine accessoire ou protocolaire, mais comme un levier opérationnel au service des politiques publiques locales, de la résilience territoriale et du rayonnement de la ville. Ces coopérations incarnent enfin le besoin de passer d'une logique de concurrence entre territoires à une logique d'interdépendance, où la capacité à apprendre des autres villes, à partager des solutions et à peser collectivement sur les grandes transitions comme sur les choix diplomatiques et stratégiques devient une compétence politique à part entière.

    L'IA, enjeu de gouvernance urbaine

    À CityLab comme, récemment, au forum des Interconnectés, la montée en maturité des collectivités sur le sujet de l'intelligence artificielle est impressionnante, cherchant aujourd'hui (un peu) moins à multiplier les outils qu'à engager une démarche plus réflexive et à développer des capacités technologiques, organisationnelles et éthiques.  Les discussions adressent évidemment l'usage des outils numériques : est-ce que ça nous aide à faire mieux ? à faire plus vite ? est-ce que cela modélise de nouvelles tâches ? Mais aussi l'évolution des métiers : lesquels évoluent, se perdent, se transforment (voir l'étude sur l'impact de l'IA sur les métiers territoriaux réalisée par l'observatoire Data Publica), la dimension politique : quelles nouvelles dépendances sommes-nous en train de créer ? Comment l'encadrer (voir par exemple le Clausier IA & Data pour la commande publique) ou encore les questions de souveraineté, avec par exemple le projet Tie Break porté par les Interconnectés, Intercommunalités de France et France urbaine comme un appel à engager une trajectoire d'indépendance numérique.

    À CityLab Madrid, l'intelligence artificielle est aussi abordée comme un facteur de transformation des services publics, comme du marché du travail, de l'économie locale et de la relation entre citoyens et administration. La question n'est plus « faut-il utiliser l'IA ? » mais « comment l'utiliser pour améliorer concrètement la vie des habitants ? » et « comment partager le pouvoir pour gagner en agentivité ? ». C'est, par exemple, le propos de Sadiq Khan, maire de Londres, qui plaide pour que le gouvernement britannique se saisisse du risque de destruction d'emplois massif qui pourrait profondément transformer une ville comme Londres. Indy Johar (Dark Matters Lab) invite quant à lui à considérer l'IA comme une possible infrastructure civique en mettant au centre du débat, là aussi, la gouvernance publique et collective : qui contrôle les données et les modèles ? Comment l'IA renforce-t-elle ou affaiblit-elle la démocratie locale et la capacité à adresser les crises ? Peut-elle développer les capacités citoyennes plutôt que les remplacer ?

    Défiance démocratique et polarisation exacerbée : quel rôle des villes ?

    CityLab comme Urban 7 font le portrait des villes traversées autant par les conflits mondiaux que par des tensions locales exacerbées. Les deux évènements ont mis en lumière les solidarités qui se tissent avec les territoires en conflit, l'Ukraine notamment, et les coopérations qui se développent avec Kiev, Kopychyntsy, Vinnytsia, Mykolaïv, Lviv ou Kherson : humanitaire évidemment, mais aussi sur des sujets de planification urbaine, d'innovation technologique, ou pour apprendre du travail mené sur la santé mentale des jeunes à Kiev notamment

    Ils ont aussi illustré la manière dont les élu.e.s sont impacté.e.s par les conflictualités de plus en plus présentes : ainsi l'expérience partagée à Urban 7 par le maire de Fribourg, Martin Horn : élu en 2018 comme candidat indépendant capable de fédérer des camps politiques différents, il est victime le soir même d'une agression physique (cf. rapport Oddell qui explicite l'essor des violences contre les élu.e.s). Il décrit comment, en réponse à la montée des extrêmes et à la banalisation des discours antidémocratiques, il se positionne aujourd'hui comme un facilitateur de compromis plutôt que comme le représentant d'un camp, tout en défendant fermement les principes démocratiques lorsqu'ils sont menacés et en investissant largement pour l'encapacitation des habitant.e.s à participer à la vie locale. 

    Face à la montée des fake news et des complotismes, d'autres villes s'interrogent sur leur rôle pour lutter contre la désinformation : actions d'éducation pour renforcer les capacités critiques des citoyens, soutien à d'écosystèmes informationnels pluralistes, « tiers de confiance » dans un espace informationnel saturé ? 

    CityLab, enfin, a mis en avant des initiatives de villes pour reconstruire la confiance citoyenne en contribuant plus seulement à élargir mais aussi à approfondir l'implication citoyenne avec des projets comme l'Observatoire permanent de la ville à Madrid, composé d'environ 50 citoyens tirés au sort chargés d'évaluer l'action publique, ou les démarches d'open innovation menées dans différentes villes du réseau, qui nous rappellent un peu nos travaux sur les communs…

    Ces échanges ne font que conforter notre souhait de travailler sur les sujets de conflictualité et de polarisation, et nous préparons pour le mois de septembre un webinaire pour mieux vous partager les pépites glanées dans ces rencontres et ailleurs.

    Face à des défis de plus en plus complexes, quelles pistes pour progresser ??

    L'indicateur de capabilités développé par Mariana Mazzucato dans le cadre de l'Institut pour l'innovation et la chose publique, testé avec plusieurs villes du réseau Bloomberg Philanthropies, propose d'évaluer les capacités dynamiques des administrations à adresser les défis complexes. Il vient regarder, par exemple, de quelle manière les villes se transforment en organisations apprenantes, sont capables de prototyper des solutions, de détecter des signaux faibles ou de piloter des politiques publiques complexes en environnement incertain. Il s'agit ainsi de rendre visibles des dimensions souvent invisibles de l'action publique (qualité de la coordination interne, capacité d'innovation, agilité institutionnelle).

    L'indicateur a ainsi la vertu de créer, avec des critères communs, une capacité de dialogue entre des villes très différentes, et pourrait aider à mieux identifier les trajectoires de progression et les nouvelles compétences à investir. Si l'on s'interroge évidemment sur la traduction de cette grille de lecture dans des contextes très divers, ou sur le risque d'une approche trop technique et organisationnelle (qui peinerait à rendre compte des choix politiques ou de la qualité démocratique), on a bien envie de le tester ! Si cela vous intéresse, faites-nous signe !

    Et si l'on s'intéressait au potentiel caché de la coopération internationale ?

    Comment dépasser le constat récurrent que les Français sont souvent absents de ces réseaux et de ces coopérations? Nous ressortons de tous ces événements avec une conviction renforcée. Dans un monde où les possibilités nouvelles semblent se tarir, il existe un gisement inépuisable dans la coopération à l'échelle internationale et entre les villes : de nouvelles approches, de nouveaux collègues avec qui partager des problèmes et des solutions, que l'on soit praticien, agent public ou élu, des ressources financières à aller chercher, des programmes plus ambitieux à construire ensemble. C'est un plus pour l'attractivité de la fonction publique, et un levier de transformation sous-estimé. Au fil de nos programmes, nous avons pu vérifier à quel point c'était énergisant pour les élus et les agents, et qu'il était possible de lever les appréhensions et de faire sauter le verrou de la langue. Dans les prochains mois nous ferons des propositions dans ce sens. Contactez-nous pour y travailler ensemble !