Vienne, une ville au prisme du féminisme

Seconde immersion dans le cadre de notre programme Justice environnementale (lien externe), à Vienne cette fois-ci, avec nos complices de Virage énergie, du département de Seine-Saint-Denis et de la Ville de Paris. Au programme :  le sujet de l'urbanisme sensible au genre, très emblématique de la ville de Vienne, qui se déploie depuis plus de 30 ans dans la production de logements, l'aménagement des parcs, et le pilotage budgétaire... Nous avons également abordé la question de l'énergie avec la rencontre de Our Power et de l'Agence Autrichienne de l'Energie autour du mouvement de ré-appropriation de la production d'énergie et des enjeux liés à l'inclusion des femmes et des jeunes dans ces mouvements. Nous avons enfin rencontré Alexandra Jing-i Wang, qui a coordonné l'initiative Der gute Rat (lien externe) lancée par Marlene Engelhorn - militante et héritière autrichienne qui a mobilisé un groupe de citoyen.ne.s le plus représentatif possible de la société autrichienne pour proposer des idées bénéfiques à la société afin d'utiliser sa fortune.

Parmi les questions qui nous ont guidés et habités dans ces rencontres : à quoi ressemble, 30 ans après ses débuts, l'approche féministe emblématique de la ville, comment s'est-elle institutionnalisée, comment intègre-t-elle les défis plus récents de ces mouvements (diversité, intersectionnalité, etc.) ? Comment ces priorités de genre dialoguent-elles avec les défis plus récents sur les sujets climatiques et environnementaux ? Comment les initiatives portées par nos interlocuteurs font-elles miroir avec nos propres pratiques ?

L’urbanisme viennois au prisme du genre

Dans les années 90, sous l'impulsion de l'urbaniste Eva Kail, la capitale autrichienne commence à s'intéresser aux usages spécifiques des femmes (lien externe). Elle crée le Frauenbüro et lance une série de projets pilotes parmi lesquels le Frauen-Werk-Stadt (lien externe), un ensemble résidentiel conçu entre autres par l'architecte Elsa Prochazka. Il s'agit de mieux prendre en compte le soin aux enfants, le sentiment de sécurité dans les espaces de circulation, la diversité des configurations familiales et le besoin de modularité des appartements. Ces expériences ont permis de faire émerger une série de conseils et de guides (lien externe), à destination de l'administration, pour fabriquer des espaces publics plus inclusifs. 

Un constat demeure aujourd'hui : la disparition des femmes de l'espace public à mesure que celles-ci grandissent. La ville travaille à associer les jeunes filles aux projets d'aménagement pour répondre à leurs besoins en termes d'espaces de loisirs ou de sécurité.  L'accent est, par exemple, mis sur la quantité et la diversité des mobiliers urbains pour proposer une diversité d'usages non genrés (jeux et espaces sportifs inclusifs, création d'espaces d'assise et de plateformes pouvant servir tant à se rassembler pour discuter, pratiquer des activités artistiques, danser, etc.). 

Afin d'améliorer le sentiment de sécurité, l'urbanisme s'attache à permettre de « voir et être vu » et à l'éclairage avec, dans les parcs, des espaces très dégagés limitant les strates végétales basses et arbustives et ainsi favoriser le contrôle social. Le sujet est également abordé par le biais des services proposés aux usagères, en particulier la possibilité de signaler toute situation problématique ou inhabituelle générant de l'insécurité : un système de « hotline » permet de transmettre des demandes concernant l'aménagement des espaces ou l'éclairage ; des bornes d'appel d'urgence positionnées au niveau des stations de tramway permettent, elles, d'alerter en cas de problème en ayant en ligne un contact humain en capacité de rassurer ou de déclencher une intervention.

Parmi les points de tensions qui nous interpellent, le conflit entre les priorités de sécurisation de l'espace public, qui conduit à limiter les strates végétales basses ou intermédiaires, et les enjeux de biodiversité qui amèneraient à faire plutôt le choix d'une végétation plus dense.  Également, nous nous sommes interrogés sur la variété des profils de femmes considérées : comment, par exemple, mieux prendre en compte la situation spécifique de femmes racisées (quand la ville de Vienne comporte des communautés issues de différentes immigrations - Europe de l'Est, Turquie, Russie), qui peut représenter un frein pour l'appropriation de l'espace public, des communs, des politiques publiques pour celles-ci ? 

Vienne, une administration féministe ?

Aujourd'hui, la perspective sensible au genre a infusé au sein de l'administration. L'institutionalisation de cet engagement se traduit, entres autres, par un Département du gender mainstreaming directement intégré à la direction générale qui pilote la stratégie de la Ville ; des formations internes qu'il est nécessaire de suivre par exemple pour occuper des postes à responsabilité ; ou encore un manuel « Gender mainstreaming - made easy (lien externe) » qui propose des conseils nourris d'exemples très concrets pour intégrer cette approche dans la pratique des agents, autour de thèmes comme le langage et les représentations (dont l'écriture inclusive dans toute communication), les méthodes d'analyses et de récoltes de données (en intégrant systématiquement des données genrées), l'accessibilité aux services, les modes de prises de décisions et de management (lors de réunions, combien de femmes et d'hommes sont invitées ? Quelles sont les positions hiérarchiques, quels rôles joueront-ils et elles ? etc.), les process de pilotage et d'évaluation, la production de normes et régulations (en questionnant les biais genrés portés par exemple par des limites sonores acceptables considérées pour les travailleur.se.s du BTP, mais pas pour les éducateur.rice.s de jeunes enfants), la dépense publique (promouvoir la place des femmes dans la réalisation des contrats publics), etc.

Elle se traduit également par l'exécution annuelle d'un « budget sensible au genre (lien externe) » par les 60 services de l'administration municipale (pour 4000 agents), qui passent au crible leurs projets pour mesurer la pertinence de leurs actions au regard de l'égalité des genres. Michela Shatz, cheffe du département Gender budgeting de la ville, nous décrit des approches qui résonnent avec les bonnes pratiques d'implémentation d'un budget carbone ou climat : importance de l'intégration dans les services et de la transversalité, de la transformation des modes de gouvernance, de l'implication des agents et du sujet des compétences, de l'outillage pour le suivi et l'évaluation, dans une déclinaison intégrée permettant un pilotage plus fin, et des arbitrages politiques plus clairs. 

Comment, justement, les deux enjeux se combinent-il ? La ville s'est en effet dotée d'une loi climat qui combine transition et justice sociale, et d'une feuille de route impliquant également un budget climat. Ce dernier est chiffré, à la différence du budget genré qui n'indique pas de valorisation financière. Notre interlocutrice explique ce choix par une plus grande difficulté à chiffrer les mesures en lien avec l'approche genrée, mais aussi par une moindre acceptabilité de l'égalité femme-homme par rapport à la transition. La Ville communique d'ailleurs peu, publiquement, sur l'approche genrée (utilsée plutôt un outil de pilotage interne), et évoque plus facilement pour le grand public la notion de qualité de vie.

Un écosystème recherche-action publique en construction

Depuis 2019, la ville de Vienne et ses universités (26 universités et 120 instituts de recherche) ont pris le parti de renforcer leur collaboration, notamment autour des questions climatiques. Du côté des institutions publiques, les usages sont multiples, et similaires à ceux des collectivités françaises : mieux comprendre les causes des bouleversements climatiques, établir des tendances prospectives, servir de caution scientifique pour justifier des mesures prises par le gouvernement et expliciter leur bien-fondé, appuyer le développement de solutions, d'outils, de programmes et d'indicateurs pour faire face à ces enjeux.

Un processus de dialogue assez sophistiqué a été mis en place, réunissant près de 200 expert.e.s et agents pour partir des besoins de recherche des services et dessiner des questions de recherches (lien externe) propres à la municipalité ; celles-ci sont organisées en 16 thèmes, dont l'un sur la justice climatique.  L'objectif du document final est d'être un véritable objet facilitant le dialogue et les projets communs (par des chefs de file thématiques clairement identifiés). Pour les universités, le catalogue a vocation à fournir des orientations, aligner les sujets de recherche avec les besoins spécifiques des collectivités, donner aux projets de recherche un terrain d'application concret avec accès aux données et aux usagers. Pour l'institution, il permet aux agents d'accéder à un corpus scientifique solide sur leurs sujets du quotidien.  

Au delà de ce catalogue d'autres activités et évènements incarnent cette collaboration, comme des sessions de curation de résultats de recherche pour les agents publics, ou à l'inverse, des « policy brief », pour permettre aux chercheur.euses de mieux appréhender le contexte institutionnel. Des rencontres (« vienna's lectures ») sont également organisées dans les bibliothèques afin de permettre aux chercheur.euses de partager leurs sujets de recherche.

La finalité poursuivie dans la coopération entre les chercheurs et la Ville et d'assurer "une haute qualité de vie à Vienne pour toutes et tous" ; la façon d'organiser des portefeuilles de thèmes et de questions de recherche peut faire penser à l'approche par mission théorisée par Mariana Mazzucato. Sans revendiquer une filiation avec cette dernière, cette manière de le présenter offre un chapeau commun aux divers projets de recherche qui peuvent être menés, dans des champs disciplinaires variés.  

Nous avons également été accueillis par Anke Schaffartzik, chercheuse en sciences et politiques de l'environnement à l'Université Centrale Européenne pour une conférence-atelier « Qui fait la Ville »  avec de jeunes chercheur.eurses et des membres de la société civile pour partager les démarches respectives. Participation citoyenne, conflits et rôle des syndicats, cumul des facteurs de défaveur sociale entre genre, origine et classes sociales, interventions artistiques dans l'espace public pour dénoncer la place de la voiture en ville, contraintes de mobilités des minorités entre Paris, Vienne, Istanbul et le Sud de l'Inde sont autant de thèmes discutés lors de cette rencontre, marquée par davantage de femmes, de minorités de genre et d'origine dans les chercheur.euses impliqué.es. 

Les femmes, actrices de la transition énergétique

A Vienne plusieurs acteurs se saisissent de la transition énergétique en essayant de la rendre la plus inclusive possible.  OurPower (lien externe)est une coopérative énergétique fondée à Vienne en 2018, dont l'objectif est d'impliquer les citoyen.ne.s dans le marché de l'électricité. Elle met en lien des producteur.rices et des consommateur.rices en animant une « market place ». Traditionnellement, le profil des producteurs est plutôt masculin et rural, mais Our Power anime la plateforme « Women's Dialogue », un espace qui permet à des femmes de se retrouver dans le cadre de groupes de parole sur la transition énergétique et s'entraider pour devenir productrices d'énergie (via la toiture de leur habitation ou l'installation d'éoliennes, panneaux solaires au sol, unités de méthanisation ou barrages hydroélectriques sur des terrains leur appartenant). Our Power propose également des plages horaires particulières pendant lesquelles les clientes sont sûres de tomber sur une interlocutrice féminine qui pourra répondre à ses questions sur l'énergie avec bienveillance et sans jugement. 

L'Agence Autrichienne de l'Énergie mène pour sa part plusieurs projets pour favoriser l'implication des femmes dans le secteur de l'énergie, comme l' « Equality in Energy Transition Initiative (lien externe) », une initiative visant à accélérer l'égalité des genres et la diversité dans le cadre d'une transition vers les énergies renouvelables. Elle participe également au projet européen Gender4Power (lien externe) qui contribue à la création de solutions énergétiques respectueuses de l'égalité des genres au sein de communautés énergétiques locales.

Der Gute Rat, le défis de l’implication des personnes les plus éloignées ?

En 2024, une initiative singulière a vu le jour en Autriche : Der Gute Rat, (lien externe) portée par Marlene Engelhorn, héritière d'une grande fortune industrielle, décidée à reverser 24 millions d'euros à des causes d'intérêt général. Pour ce faire, un panel de 50 personnes a été constitué par tirage au sort, à partir de 10 000 invitations, avec un soin particulier apporté à la représentativité sociale. L'enjeu : dépasser les biais habituels de participation pour inclure des profils souvent absents de ces dispositifs. Indemnisation généreuse, prise en charge complète des frais, services de traduction, garde d'enfants ou accompagnement spécifique : tout a été pensé pour lever les freins à l'engagement. Pendant six semaines, accompagnés par des facilitateur.rice.s et des expert.e.s, les participant.e.s ont délibéré sur l'allocation de ces fonds, selon une méthode de consentement visant un accord partagé. Résultat : 77 associations soutenues, et un consensus construit plus rapidement qu'attendu, malgré la diversité des parcours et des opinions initiales.

Difficile toutefois de faire de cette expérience un modèle duplicable. Son coût (2 millions d'euros), l'ampleur des moyens mobilisés et le caractère exceptionnel de la démarche - une redistribution privée, hors cadre institutionnel - en font un objet à part. Mais c'est précisément cette liberté qui en fait un terrain d'expérimentation précieux. L'évaluation souligne notamment la capacité des participant.e.s à s'approprier des sujets complexes, à monter en compétence et à faire évoluer leurs points de vue dans un cadre délibératif exigeant. Pour certains, l'expérience a même constitué une première véritable reconnaissance de leur voix dans un processus démocratique. Ici, la qualité du chemin parcouru semble compter autant que le résultat final, invitant à regarder de près ce que produit, concrètement, une telle immersion citoyenne.

Au cœur du dispositif, une approche très pragmatique de la redistribution : pas de débat théorique, mais une question simple et tangible : que faire de 25 millions d'euros ? Les participant.e.s ont ainsi été amené.e.s à arbitrer entre des priorités, en mobilisant des critères mêlant impact social, justice, crédibilité des acteurs et transformation à long terme. Plutôt que de redistribuer directement à des individus, ils ont choisi de financer des organisations, dans une logique proche de l'action publique. Si cette démarche éclaire une manière concrète d'aborder les inégalités, certaines zones d'ombre persistent : peu d'éléments sur la manière dont ces enjeux ont été vécus et débattus en profondeur, ou sur les effets réels en termes de transformation du débat public. Entre expérimentation démocratique, geste militant et opération de communication, le « Bon conseil » laisse ainsi ouverte une série de questions, notamment sur sa capacité à inspirer - ou non - d'autres formes d'action plus ordinaires.

Cet article a été écrit avec les multiples plumes des participantes et participants à ce voyage. Merci à elles et eux !