Innovation publique  : un état des lieux et des pistes de recherche pour demain

L'une des questions posées dans notre programme la Synchro (lien externe) est celle du rôle de la recherche dans le champ de l'innovation publique, et de la façon dont elle peut contribuer à faire progresser à la fois les praticiens, et les formateurs à l'innovation publique. C'est à cette question qu'essaie actuellement de répondre States of Change, le réseau mondial que nous avons contribué à lancé à Paris en 2017 (lien externe). Ce réseau regroupe des praticiens de l'innovation publique, des chercheurs et des dirigeants d'institutions qui ont façonné le domaine de l'innovation gouvernementale et sociale au cours des deux dernières décennies. 


En mars 2026, avec plusieurs membres nous avons étudié la possibilité de bâtir un programme collectif de recherche et développement pour les prochaines années. La conversation s'inscrivait dans un contexte plus large : une réunion des membres à Berlin en 2025 (voir la photo) qui avait fait émerger un vif intérêt pour la construction collective de sens, la trajectoire évolutive des laboratoires d'innovation publique à l'échelle mondiale, l'érosion de la confiance démocratique, l'impact de l'austérité budgétaire sur les fonctions d'innovation, et la question de savoir ce qui succédera à la première génération d'institutions d'innovation publique. 


La session visait à faire émerger des questions de recherche communes, à identifier des intérêts convergents et à commencer à définir la feuille de route d'une recherche collaborative et les sources de financement qui vont avec. Le texte qui suit, mis à jour en mars 2026, reprend le principaux éléments de ce travail exploratoire. Merci à Nicolas Rebolledo-Bustamante (Royal College of Art, UK), Jesper Christiansen (Bikuben Foundation, DK) et Lindsay Cole (Université de Vancouver, Canada) d'avoir brillamment mis tout ça en musique !

A quoi ressemble le paysage actuel de l’innovation publique ?

Plutôt que de converger vers une vision unique, les participants ont identifié plusieurs tensions interdépendantes qui caractérisent le moment présent de l'innovation publique à l'échelle mondiale.


1. De l'inspiration à l'intégration : les risques de captation

L'OPSI de l'OCDE a observé une évolution mondiale de l'innovation dans le secteur public, passant d'une phase d'inspiration (démontrant que l'innovation est possible), à l'institutionnalisation (création de laboratoires, de cadres de compétences et de mandats), pour aboutir à une phase actuelle d'intégration - l'ancrage de l'innovation dans les opérations courantes de l'administration. Cependant, cette intégration s'opère dans un contexte de contraintes budgétaires, d'instabilité politique et de scepticisme croissant quant à la valeur des structures dédiées à l'innovation. De nombreux pays se demandent s'ils ont les moyens d'investir dans l'innovation, et les laboratoires subissent une pression existentielle pour démontrer leur valeur. Dans le même temps, les participants ont relevé un paradoxe : à mesure que les méthodes d'innovation sont intégrées dans les pratiques gouvernementales courantes, elles risquent d'être domestiquées par les logiques dominantes. La pensée conceptuelle, la co-création et l'expérimentation deviennent des outils d'amélioration progressive plutôt que des vecteurs de transformation. L'expérience canadienne a été citée à titre d'illustration : les méthodes d'innovation qui se situaient autrefois en marge de l'administration publique sont désormais en train de « disparaître » pour s'intégrer aux pratiques courantes, ce qui est en partie un signe de réussite, mais aussi une perte de la dimension critique et contestataire qui caractérisait les premiers travaux.


2. La question de l'objectif : à quoi sert l'innovation publique dans la période actuelle ?

Une question fondamentale est revenue tout au long de la session : quel est l'objectif de l'innovation publique à ce moment historique ? Les participants ont examiné comment des finalités différentes génèrent des formes institutionnelles différentes. S'appuyant sur l'expérience chilienne, il a été montré comment un même laboratoire d'innovation a été remodelé sous trois gouvernements successifs : passant d'un organisme interministériel centré sur les citoyens et axé sur la légitimité démocratique, à une unité d'efficacité du cabinet ministériel axée sur la transformation numérique, puis à une fonction restreinte du Trésor. La forme a suivi le mandat politique - mais lorsque la finalité a changé, toute l'architecture fonctionnelle du laboratoire a été déstabilisée. La relation entre innovation publique et démocratie a été identifiée comme particulièrement urgente. Dans les démocraties matures, l'innovation est souvent présentée comme un moyen d'améliorer la prestation de services ou de stimuler la compétitivité. Dans les pays du Sud, l'État a historiquement été associé à l'oppression, ce qui rend le fondement normatif de « l'innovation pour le bien public » bien plus contesté. Plusieurs participants ont fait valoir que l'innovation publique ne peut être poursuivie de manière significative si elle est déconnectée des questions de fonctionnement démocratique, de confiance et de légitimité.

3. Un problème de capacité de l'Etat, d'imagination et de leadership

Le concept de capacité de l'État a été soulevé comme un sujet critique dans tous les pays concernés. Les participants ont observé que même là où il existe une demande politique en matière d'innovation - que ce soit par le biais d'approches axées sur l'innovation par missions, l'animation de portefeuilles de projets innovants ou de l'adoption de l'IA -, les hauts dirigeants manquent souvent de la capacité nécessaire pour créer les conditions de mise en œuvre. Il existe un décalage entre l'engagement rhétorique et la capacité opérationnelle. Le défi n'est pas seulement technique, mais aussi imaginatif : le gouvernement peine à réfléchir de manière créative à ce qui est possible, se contentant par défaut d'ajustements progressifs aux programmes existants. La prestation intégrée de services a été mise en avant comme illustration concrète. Les services sociaux restent fragmentés, sans équivalent d'une « API pour les services sociaux » qui permettrait des transitions fluides entre les systèmes de soutien - comme dans le cas des jeunes sortant du placement familial qui sont confrontés à des ruptures brutales dans l'aide dont ils bénéficient.

4. Au-delà des laboratoires : une architecture d'innovation distribuée

Une partie importante des discussions a porté sur les limites du modèle de laboratoire en tant que vecteur d'innovation. Les participants ont souligné la nécessité de passer de la question « comment construire un meilleur laboratoire ? » à celle de « comment concevoir une architecture d'innovation distribuée ? ». Cette perspective architecturale s'appuie sur la pensée systémique et la logique des plateformes, en soutenant que les fonctions d'innovation devraient être coordonnées comme un écosystème. L'évolution du gouvernement britannique a été citée comme un exemple de réussite partielle : lorsque le vent politique a tourné sous Boris Johnson, le Policy Lab a survécu en redistribuant ses fonctions entre les différents ministères plutôt qu'en restant exposé au sein du Cabinet Office.

5. Épistémologies alternatives et perspectives décoloniales

Les participants canadiens ont fortement mis l'accent sur les savoirs autochtones, la réconciliation et les approches décoloniales. Le domaine de l'innovation publique reste dominé par les épistémologies occidentales - la recherche en design et l'administration publique - et peine à intégrer des visions du monde ancrées dans la pensée relationnelle, la souveraineté locale et les systèmes vivants. Les participants ont plaidé en faveur d'architectures fondées sur les principes de vitalité, de guérison et d'ancrage écologique plutôt que sur l'efficacité et l'optimisation. Cette idée a soulevé la tension suivante : comment concilier à la fois la nature ancrée et spécifique à la communauté propres aux approches relationnelles, et la nécessité d'interventions systémiques opérant à grande échelle ? Le défi réside dans le fait que les cadres qui « s'inscrivent » dans la logique gouvernementale dominante - tels que les missions - sont ceux qui se répandent, tandis que les idées plus contestataires sur le plan paradigmatique restent marginales.

6. L'innovation dans un contexte d'effondrement et de fragilité démocratique

Les participants ont soulevé la question de plus en plus urgente de savoir à quoi ressemble l'innovation publique dans des contextes d'érosion démocratique, d'effondrement institutionnel ou de chocs extrêmes. À travers des exemples allant de la trajectoire politique des États-Unis aux interventions étatiques basées sur l'IA en passant par les crises budgétaires dans les pays occidentaux, le groupe a noté que chaque mois apporte son lot de nouveaux cas d'États confrontés à des perturbations extrêmes. Les fonctionnaires évoluent dans ces contextes, et la question de savoir comment la pratique de l'innovation peut soutenir des voies d'avenir dans des conditions de fragilité - plutôt que de stabilité - reste largement sans réponse.

7. La fragilité de nos modèles économiques

Une préoccupation pragmatique mais persistante concernait la viabilité des travaux d'innovation publique tournés vers l'avenir. Les travaux exploratoires tournés vers des innovations fortement transformatrices sont difficiles à financer par le biais des mécanismes de subvention conventionnels ou des contrats gouvernementaux. Il n'existe pas de modèle économique établi pour les structures intermédiaires comme les nôtres qui poursuivent des résultats sociaux par le biais d'une innovation de pointe, à forte intensité de recherche. Bon nombre des praticiens les plus expérimentés dans ce domaine ont quitté la fonction publique - non pas parce que celle-ci n'est pas le bon endroit où le faire, mais parce que les conditions pour un travail transformateur sont souvent plus favorables dans des postes hybrides ou externes.

En synthèse de ce premier bilan, il a été proposé de se demander ce qui permettrait une forme de mise à l'échelle « en profondeur » de l'innovation (« deep schilling »), en admettant qu'une innovation significative nécessite un investissement soutenu dans la culture, l'appropriation et le travail relationnel de fond avant que les interventions formelles puissent s'enraciner. Cet approfondissement peut s'inscrire dans trois dimensions : 

  • L'exploration : identifier de nouvelles fonctions, de nouveaux horizons et de nouveaux fondements paradigmatiques pour l'innovation publique - y compris des épistémologies alternatives, des cadres écologiques et des perspectives post-coloniales.
  • L'intégration : Comprendre comment les approches innovantes se traduisent dans les opérations gouvernementales - les mécanismes, les conditions et les échecs de la généralisation, ainsi que la dynamique de captation par les logiques institutionnelles dominantes.
  • La nuance : Développer une plus grande spécificité quant à ce que sont réellement les différentes approches (missions, portefeuilles, laboratoires, R&D sociale), à quoi elles sont adaptées, et comment la différenciation peut les protéger de la confusion et de l'érosion lors de la généralisation.

Quels axes de recherche pour 2026-2027 ?

En s'appuyant sur les questions abordées, les axes de recherche suivants ont été proposés. Chacun est évalué en fonction de sa contribution potentielle à la connaissance, à la pratique et à l'élaboration des politiques publiques.


1. Plus de recherche comparative de cas menée par des praticiens

Les études de cas suivent trop souvent un modèle pré-déterminé. L'enjeu serait de réaliser des études de cas approfondies, rédigées par des praticiens, afin de documenter l'expérience vécue au coeur du travail d'innovation dans diverses zones géographiques et contextes institutionnels. La méthodologie partirait de récits narratifs riches et permettrait aux schémas et aux tensions d'émerger de manière inductive. 

  • Impact sur les connaissances : Remédie à la prédominance de la recherche décontextualisée et axée sur les cadres théoriques dans la littérature sur l'innovation publique. Produit une base de données factuelles comparative à l'échelle mondiale, fondée sur l'épistémologie des praticiens.
  • Impact sur la pratique : Valide et rend visible le savoir tacite des praticiens de l'innovation. Crée des ressources pour l'apprentissage entre pairs au sein du réseau.
  • Impact sur les politiques : Fournit des données factuelles solides aux décideurs politiques qui envisagent des choix de conception institutionnelle, bien que l'impact dépende de la stratégie de diffusion.


2. Architecture de l'innovation et distribution des fonctions de l'innovation

L'enjeu est de dépasser le débat sur les laboratoires d'innovation. Il s'agirait de développer une analyse comparative de la manière dont les fonctions de l'innovation (définition des défis, expérimentation, renforcement des capacités, établissement de normes, coordination) sont réparties à travers les paysages institutionnels de différents pays. Examiner la relation entre objectif, forme et résilience - y compris la manière dont les architectures de l'innovation survivent aux transitions politiques. Cette voie s'inscrit dans le prolongement des travaux émergents de l'OCDE sur l'architecture institutionnelle de l'innovation dans le secteur public.

  • Impact sur les connaissances : Déplace le débat académique au-delà des laboratoires en tant qu'unité d'analyse vers des perspectives systémiques et architecturales sur l'infrastructure de l'innovation.
  • Impact sur la pratique : Offre des conseils concrets aux gouvernements qui conçoivent ou restructurent leurs capacités d'innovation.
  • Impact sur les politiques : Aborde directement les décisions prises par les gouvernements et les organisations multilatérales concernant où et comment investir dans les capacités d'innovation.


3. Innovation publique et fonctionnement démocratique

Cet axe consisterait à étudier la relation entre innovation publique et santé démocratique, en examinant comment les pratiques d'innovation renforcent ou sapent la confiance, la légitimité et la participation démocratique. Cette voie inclurait des travaux comparatifs entre démocraties fonctionnelles et dysfonctionnelles, et aborderait la question de savoir si l'innovation publique peut - ou devrait - être poursuivie indépendamment des engagements démocratiques. Une collaboration avec le groupe de recherche sur la démocratie de l'université de Warwick pourrait être envisagée, et des liens à établir avec les perspectives du Sud global.

  • Impact sur les connaissances : Ouvre une frontière normative et empirique peu explorée dans la littérature sur l'innovation publique.
  • Impact sur la pratique : Fournit des fondements conceptuels aux praticiens évoluant dans des contextes politiquement instables, bien que la traduction des résultats en orientations opérationnelles nécessite des efforts supplémentaires.
  • Impact sur les politiques : Répond directement aux préoccupations des gouvernements, des fondations et des organisations multilatérales concernant la relation entre les capacités de l'État, l'innovation et la résilience démocratique.


4. Épistémologies alternatives pour l'innovation publique

Inspirés par les contextes nord-américains et d'Asie-Pacifique, il s'agirait d'explorer comment les épistémologies autochtones, décoloniales, écologiques et relationnelles peuvent inspirer de nouveaux paradigmes pour l'innovation publique. Cette piste documenterait la manière dont les praticiens de l'innovation s'appuient sur des traditions de savoir alternatives - telles que les cadres de gouvernance autochtones, les paradigmes de soins et de guérison, et la pensée des systèmes vivants - et examinerait les architectures institutionnelles que ces perspectives génèrent. Elle aborderait la tension entre les approches relationnelles ancrées dans le lieu et l'impératif d'une échelle systémique.

  • Impact sur les connaissances : Remet en question les hypothèses fondamentales du domaine et introduit des perspectives largement absentes de la recherche dominante sur l'innovation publique.
  • Impact sur la pratique : Particulièrement pertinent dans les contextes où la réconciliation, la décolonisation ou la gouvernance écologique sont des priorités, mais avec des implications plus larges sur la conception de l'innovation.
  • Impact sur les politiques : Difficile à traduire en langage politique conventionnel, mais potentiellement transformateur lorsque les conditions politiques y sont favorables.


5. Infrastructures de R et D sociale 

Cet axe vise à étudier l'infrastructure nécessaire pour soutenir la recherche et le développement en vue de résultats sociaux - y compris les modèles de financement, les organisations intermédiaires, la dynamique interne-externe et le rôle des plateformes qui relient le gouvernement aux capacités d'innovation externes. Cette voie s'appuie sur l'expérience canadienne en matière de R&D sociale (y compris les travaux de la Fondation McConnell), du concept de catalyseurs de terrain et le modèle d'intégration utilisé dans les programmes fédéraux canadiens d'emploi des jeunes, mais aussi de la coopérative ELLYX en France, . Il permettrait d'examiner comment l'infrastructure d'innovation du secteur privé (politique industrielle, financement de la R&D, écosystèmes entrepreneuriaux) pourrait être adaptée à l'innovation publique et sociale.

  • Impact sur les connaissances : Comble une lacune dans la compréhension de la manière dont l'innovation au service des résultats sociaux peut être financée et soutenue sur le plan institutionnel.
  • Impact sur la pratique : Aborde directement le défi de la viabilité auquel sont confrontés les praticiens de l'innovation et les organisations intermédiaires.
  • Impact sur les politiques : Propose des modèles concrets sur la manière dont les gouvernements et les organismes philanthropiques peuvent structurer leurs investissements dans les infrastructures d'innovation sociale.


6. Design de transition et accompagnement des systèmes en fin de vie dans le secteur public

L'objectif est d'examiner comment s'y prendre pour accompagner la suppression délibérée de structures obsolètes parallèlement à l'émergence de nouvelles structures. S'appuyant sur le design de transition et l'expérience vécue de systèmes obsolètes (par exemple, les services traditionnels s'adressant aux personnes handicapées), cette piste étudierait la pratique de la « prise en charge de la fin de vie » des systèmes publics - mettre hors service les programmes et les institutions qui ne remplissent plus leur fonction tout en protégeant les personnes qui en dépendent. Elle explorerait l'éthique, la politique et la méthodologie d'une transition gérée dans des contextes où l'effondrement n'est ni souhaitable ni évitable.

  • Impact sur les connaissances : aborde une dimension négligée de la théorie de l'innovation - la question de savoir ce qu'il advient des systèmes que l'innovation est censée remplacer.
  • Impact sur la pratique : Répond à un besoin immédiat et généralisé parmi les praticiens chargés de gérer des systèmes hérités sous pression.
  • Impact sur les politiques : Pertinent dans les contextes d'austérité budgétaire où les gouvernements doivent prendre des décisions difficiles quant aux programmes à maintenir, à réformer ou à supprimer.

En conclusion...

Ce ne sont là que des pistes, et côté 27e Région nous serions tentés d'en ajouter bien d'autres, tels que les dimensions territoriales et les spécificités de l'innovation publique dans les pouvoirs locaux, ou les articulations spécifiques entre l'innovation publique et les transitions écologiques et sociales. Mais elles indiquent quelques directions et donnent une idée de ce à que pourrait ressembler une démarche collective de recherche au sein du réseau States of Change, en lien avec notre programme la Synchro en France. Des pistes qui pourraient inspirer les chaires d'innovation et de transformation publique à Lyon, Paris et Nancy, la DITP, et toute la communauté des chercheurs.ses français qui travaille sur l'innovation dans le secteur public. A suivre...