Depuis quelques temps, une petite musique monte autour des agences de l’État, jugées par certains « trop nombreuses, onéreuses, en doublon avec l’administration centrale ou déconcentrée, venant court-circuiter l’autorité des ministres », etc. Une loi de simplification de la vie économique est d’ailleurs en débat au Parlement, qui passe au crible toute une liste d’instances consultatives pour savoir s’il faut les maintenir, les supprimer ou les confier à des institutions existantes. Difficile de ne pas y voir l’écho d’un mouvement initié par Trump et Musk aux USA, et par Javier Milei en Argentine.
On peut toutefois défendre avec vigueur le rôle de ces institutions, tout en admettant qu’au fond, nous ne savons pas très bien comment les concevoir et que débattre sur le mode « stop ou encore » est un peu limité. Souvent, nous les créons d’abord, et nous nous demandons seulement ensuite à quoi elles pourraient servir précisément, comment elles pourraient fonctionner, avec qui, etc. Nous figeons leurs finalités, leurs statuts, leur fonctionnement, leur modèle économique, leur gouvernance, sans être tout à fait sûr de ce que nous en attendons vraiment. Nous ne savons pas non plus les faire évoluer -ni programmer leur fin si ça s’avère réellement nécessaire.
Pour un « design des institutions »
Une petite brochure tout juste publiée à l’occasion des « Innovation Days » organisés par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) nous propose d’y remédier en adoptant une autre approche : celle d’un « design des institutions », pensé autour d’une idée simple : puisque les institutions que nous façonnons tendent à nous façonner à leur tour, pourquoi ne pas prendre davantage soin de leur design ? Une nouvelle étape du design des politiques publiques, en quelque sorte, qui s’intéresserait non plus au design d’un service ou d’une politique publique mais, plus en amont, au design de l’institution elle-même -qu’il s’agisse d’une collectivité locale, d’un hôpital, d’une agence d’État, d’une instance consultative ou encore, pourquoi pas, du Parlement lui-même…
Titré « Designing new institutions and renewing existing ones : a playbook », les auteurs de ce manuel ludique (à télécharger ici en anglais) ne nous sont pas inconnus puisqu’il a été publié à partir d’une réflexion initiale de Geoff Mulgan (ex-Nesta), co-fondateur du « laboratoire de l’architecture institutionnelle » (en anglais TIAL), en partenariat avec le PNUD et le think-tank finlandais Demos. Le constat de départ est le suivant : qu’on le veuille ou non, beaucoup d’institutions publiques font l’objet d’une méfiance croissante, d’un soupçon de redondance et/ou d’inefficacité, d’un manque de réactivité et, dans certains cas, de corruption. Dans bien des cas, leur fonctionnement est trop rigide pour affronter le niveau de complexité des problèmes d’aujourd’hui, qui impliquent de l’agilité, une pensée systémique, la suppression des silos, l’élimination des redondances, un relation renouvelée avec leurs publics et l’instauration de la confiance.
Des exemples inspirants venus du monde entier
Les auteurs ont analysé des dizaines de cas inspirants du monde entier, venus de la société civile, des entreprises et du monde public, comme Buurtzorg, une organisation de soins de santé qui a révolutionné les soins de proximité aux Pays-Bas et dont s’inspirent des équipes d’auxiliaires de vie en France. Buurtzorg est connue pour avoir chamboulé le secteur des soins à domicile. Créé par un ancien infirmier, l’entreprise repose sur des équipes de soins de proximité, composées de cinq à douze infirmiers, sur un territoire donné. Il en existe environ 4 000 aux Pays-Bas. Chaque territoire compte entre quinze et vingt mille personnes, et chaque équipe prend en charge quarante à soixante patients. Les équipes sont en autonomie totale et sont invitées à partager leurs conseils aux autres via l’intranet de l’entreprise. Par rapport au système précédent où le personnel de santé devait effectuer des actes chronométrés générateurs d’anxiété et sans possibilité de dialogue, Buurtzorg s’est imposée et contrôle en 2018 70 % des soins à domicile
Des principes directeurs
A partir d’une analyse de cas comme Buurtzorg et bien d’autres, les auteurs ont identifié ce qu’ils nomment les 6 principes directeurs d’un design des institutions (*)
1. Exploiter l’intelligence collective : combiner l’intelligence, les données et les connaissances pour mieux comprendre et agir sur ce qui est vraiment prioritaire, tout en partageant les connaissances le plus largement possible.
2. Supprimer les cloisonnements : reconnaître que résoudre les problèmes complexes n’est pas possible dans les structures traditionnelles et nécessite des approches « maillées » à l’échelle de l’ensemble du gouvernement et de la société, associant plusieurs niveaux de gouvernement et reliant les secteurs public et privé.
3. Donner du pouvoir aux citoyens en tant que co-créateurs : impliquer les publics concernés dans le système de décision et la co-conception des services publics.
4. Privilégier la simplicité : Veiller à ce que les nouvelles règles et procédures soient aussi simples que possible, en se concentrant sur le « minimum de bureaucratie nécessaire » et la charge la plus légère possible pour le public et les entreprises.
5. Considérer les non-humains comme des collègues : les inclure comme partenaires dans les décisions, depuis les tâches de routine jusqu’aux choix stratégiques (écosystèmes naturels, animaux, mais aussi IA…)
6. Apprendre, s’adapter ou périr : développer des capacités d’adaptation et de changement rapide, dans un contexte de profonde incertitude et d’instabilité.