Si vous avez déjà visité Londres, vous connaissez sans aucun doute le quartier de Camden, son marché, ses boutiques de mode et de curiosités près de Regent’s Canal. Sa centralité géographique, son rayonnement culturel, son dynamisme économique (de grandes entreprises y ont élu domicile), contraste avec des enjeux sociaux significatifs : 43% des enfants grandissent dans la pauvreté, et ses habitant.e.s sont victimes de fortes discriminations à l’embauche du fait de leurs origines … Comment donc renouveler Camden ? Avec le concours de l’Institute for Innovation and Public Purpose (le bras armé de Mariana Mazzucato), la Commission « Developing renewal missions in Camden » est lancée en 2020.
Un premier travail ethno-scientifique. Les premiers mois, la Commission s’est attelée à aller récolter des faits : rencontrer des habitant.e.s et des communautés pour s’inspirer de leurs récits. Ce travail a permis de construire des indicateurs qui offrent des clefs de lecture sur la situation actuelle et permettront d’évaluer les résultats.
Quatre missions ont été définies pour renouveler Camden :
- D’ici 2030, les détenteurs de fonctions de pouvoir à Camden seront aussi divers que sa communauté ;
- D’ici 2030, chaque jeune aura accès à des opportunités économiques qui leur assureront la sécurité ;
- D’ici 2030, tout le monde mangera à sa faim chaque jour, avec des aliments de qualité et abordables ;
- D’ici 2030, les quartiers de Camden seront sains, écologiques et favoriseront la créativité.
Chaque mission fait l’objet d’un pilotage propre, associant habitant.e.s et organismes locaux. À cela s’ajoute le co-portage par l’association We Make Camden, qui sera progressivement de plus en plus investie du pilotage des missions. L’association gère notamment un fond (170 000 euros en 2021), qui vient financer des projets contribuant à avancer dans ces défis. Le jury est composé d’habitant.e.s, d’acteurs publics et d’entreprises locales.
Jean-Baptiste Pointel revient en détail sur le cas de Camden par ici.
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La promesse de l’économie de mission ne manque pas d’attrait, notamment parce qu’elle implique de la part des acteurs une série de dépassements inédits en matière de niveau d’ambition, de mobilisation, de coalition à atteindre, d’articulation à opérer entre les projets, d’évaluation, ou encore d’inscription dans le temps long. Mais plus l’ambition est grande, plus la déception risque d’être délétère en cas d’échec trop marqué, dans une période de totale désillusion, de polarisation et de post-vérité. Il faut donc bien s’assurer de la présence d’un certain nombre de pré-requis, prendre la mesure du caractère systémique de cette approche et du type de paradigme à changer pour espérer entreprendre des missions et les mener à terme.
Pour éviter les risques de « mission-washing », évitons de fétichiser les missions, comme on l’a parfois fait avec d’autres approches dans le passé : les facettes de l’innovation sont complémentaires, elles ne s’opposent pas mais au contraire se nourrissent les unes des autres. Il faut aborder les missions avec humilité, éthique, et en respectant une certaine rigueur, en articulant au mieux apports théoriques et retours de terrain -comme le font par exemple l’UNDP ou encore l’OCDE, qui animent des cycles de travail et d’échanges avec des praticiens et chercheurs du monde entier.
Dans nos activités, nous croisons beaucoup de sujets qui justifieraient des missions, par exemple autour des nouveaux paradigmes économiques de Rebonds, ou de nos explorations en cours sur la justice environnementale ou encore les politiques de réconciliation. En attendant d’avoir peut-être un jour l’opportunité de réaliser des tests sur des terrains concrets, la meilleure chose à faire ne serait-elle pas d’inscrire ce sujet dans un parcours collectif et apprenant plus large, de monter en compétences collectivement, et d’en tirer des enseignements à la fois pour les praticiens, la recherche et les organismes de formation ?
Retrouvez les supports de présentations par ici :
Politiques orientées mission : nouveaux défis et nouvelles solutions, par Philippe Larrue
Quid des missions au niveau local ?, par Jean-Baptiste Pointel