Dernier chapitre de nos trois sessions de formation au changement systémique avec nos amis de « L’Exploration systémique » (1). Après avoir mieux cartographié et pris la mesure de la complexité de nos systèmes, quelles actions mettre en place concrètement pour agir de façon plus systémique ?
Le jeu des paris : et vous, quel pari faites-vous ?
Une première façon de faire consiste à raisonner en termes de pari : j’identifie un point de blocage, par exemple une croyance ou un comportement qu’il faudrait changer, puis je “fais le pari” d’une intervention pour le débloquer, sous la forme d’actions concrètes. J’apprends ensuite de mon pari et j’en fais de nouveaux, à mesure que la situation évolue, que j’enregistre des réussites ou des échecs (2)
1. Quels points de blocage du système ai-je identifiés ? Qu’est-ce que mon pari pourrait changer dans le système, comme croyance, comportement, structure sous-jacente du système ?
2. Quels paris ai-je faits, quelles actions concrètes ai-je déjà menées en lien avec ce point de blocage ou ce pari ? Quels ont été les « tops » et les « flops » de ces actions ?
3. Qu’ai-je appris de cette action ?
4. Si je devais le refaire, comment pourrais-je amplifier mon impact ? Quelles leçons j’en tire pour la suite ? Quelle nouvelle action j’ai envie de tester sur ce pari ?
Un cas d’étude : les paris successifs du journalisme de solution
En France, le premier pari du journalisme de solution est parti de l’idée que la presse traditionnelle se concentrait sur les mauvaises nouvelles, et que seule une autre forme de journalisme orienté vers des projets positifs permettrait d’influer positivement sur l’opinion publique. Mais comment exister dans l’univers médiatique ? En 2006, Libération a accepté une proposition de partenariat de Reporters d’Espoirs, en leur accordant de publier ensemble un « Libé des Solutions » le 29 décembre, jour où les ventes sont traditionnellement les plus mauvaises. Contre toute attente, cette édition s’avèrera être l’une des meilleures ventes de l’année.
Le problème avec le pari fait par Reporters d’Espoirs, c’est que Libé va ensuite cantonner ce type d’info à une seule date dans l’année, à Noël… Alors comment débloquer le système, et ouvrir plus largement l’accès aux bonnes nouvelles ? Reporters d’Espoirs fait un nouveau pari : puisque les annonceurs de Libé ne veulent pas soutenir au-delà d’une seule publication, aidons Libé à trouver de nouveaux annonceurs qui seront ravis de soutenir d’autres éditions !
Pari suivant : puisque les médias « mainstream » sont à la peine, créons une agence de presse, Sparknews, qui va les aider à sourcer les innovations, les partager (notamment via les grands médias) et accompagner les organisations et les entreprises pour créer des synergies entre ces innovations et leurs enjeux (3)
Le jeu des paris appliqué à la 27e Région
Qu’est-ce que ça donnerait pour nous ? Prenons le cas du programme Lieux Communs. A partir de 2019-2020, forts des enseignements tirés d’une enquête de terrain menée dans toute l’Europe, nous avons fait le pari que les partenariats publics-communs pouvaient contribuer à établir des formes de gouvernance plus démocratiques entre acteurs publics, citoyens et acteurs locaux. En 2020, notre action concrète a été de lancer Lieux Communs, un programme de recherche-action, articulant enquête participative et expérimentation sur des sujets concrets, par exemple les problèmes de gestion de locaux collectifs en pied d’immeubles dans un quartier Politique de la Ville, à Sevran.
Mais le pari n’a que partiellement réussi. Notre approche à partir du concept de commun (en tant que théorie) n’a pas eu l’écho escompté, et le fait de repartir de problèmes (ex : des gouvernances en situation d’échec) n’a pas beaucoup mieux fonctionné. Nous avons eu du mal à trouver un terrain d’expérimentation, ce qui a questionné notre théorie de changement habituelle, fondée sur l’articulation entre enquête et expérimentation participative. Aurions-nous dû faire le pari de coaliser davantage avec d’autres acteurs des communs, et participer au mouvement plutôt que viser une expérimentation ? Imaginer une expérience émotionnelle correctrice, pour travailler sur le changement de représentation ?
Questionner nos paris
En dialoguant avec les autres participant.e.s, nous réalisons que nous ne sommes pas les seuls à batailler en essayant d’appliquer des grands concepts comme les communs : Powa semble avoir les mêmes enjeux avec le pouvoir d’agir, et Activ’Action avec la diversité. L’approche par les paris est intéressante, car elle invite à questionner nos grandes « marottes », et à faire évoluer notre théorie de changement en passant en revue des paris que nous avons faits sans jamais vraiment les questionner.
Prenons l’exemple de la formation. Dans l’univers de l’action publique, l’enjeu de la formation des agents publics ou des élu.e.s est encore largement envisagé dans une perspective assez statique, corseté dans une logique très institutionnelle (conseil national de la formation des élus locaux, etc.) et des formats assez normés, avec une perspective plutôt consumériste, et au final, côté élu.e.s un taux massif de non-recours. Cette perspective est-elle encore à jour ? Est-elle encore compatible avec la façon dont les pratiques d’apprentissage ont évolué ces dernières années ? Pourquoi ne pas s’ouvrir davantage à la diversité et à l’hybridation des modalités d’apprentissage (pair à pair, cohortes, etc.) ? Comment mieux prendre en compte le gisement illimité de connaissances disponibles, à l’heure où toutes les autres ressources se raréfient ? Comment utiliser la connaissance pour donner plus de pouvoir aux agents et aux élu.e.s ? Comment partager davantage les connaissances pratiques et théoriques disponibles, dans une logique de communs ? Et si l’on prenait mieux en compte le plaisir qu’il y a à mettre en pratique ses connaissances ? Et si on était plus ambitieux en termes de montée en compétences collective, chez les cadres mais pas seulement ?
Un autre exemple est celui du management de l’innovation publique. On cite souvent les principales conditions favorisant l’innovation publique, à savoir : une vision stratégique et des priorités claires et faisant un large consensus, un leadership de l’innovation à haut niveau, une culture organisationnelle qui encourage l’innovation, notamment par la gestion du risque, suffisamment de temps et de ressources, et un haut niveau de collaboration intra et inter-organisation (4). Mais dans les faits, les personnes en responsabilité sont-elles toujours les mieux placées pour provoquer la transformation recherchée ? L’idée que les structures de pouvoir soient immuables n’est-elle pas exagérément intériorisée par les agents publics eux-mêmes ? Ou encore, comment affirmer que l’innovation sous contrainte budgétaire ou crise sanitaire produira des changements de paradigmes plutôt qu’un repli sur les méthodes rassurantes habituelles ? Dans ses travaux de recherche, la chercheuse Lindsay Cole nous invite à ré-interroger tous ces paradigmes dominants sur le management et l’innovation que nous avons, au fil du temps, intériorisés.
Des raisonnements similaires pourraient être appliqués à d’autres paris que nous pourrions questionner. Le jeu des paris peut aussi nous aider à comprendre pourquoi des paris que nous avons faits (du genre « les acteurs publics vont forcément se servir des enseignements de nos programmes ») n’ont pas fonctionné, et quels nouveaux paris nous pourrions imaginer.
Questionner nos leviers d’action
Il existe un certain nombre de leviers pour agir, et on peut les ranger dans 4 catégories.
1.Agir sur les relations
On peut créer de nouvelles relations, par exemple en connectant des acteurs qui ne travaillent pas ensemble (ex Science Feedback qui met en relation des chercheur.euse.s avec des influenceur.euse.s pour décrypter des fake news, ou le programme Inventer demain de la Fondation de France, entre associations et philanthropie), en instituant des tiers de confiance, médiateur.rice.s ou facilitateur.rice.s de nouveaux espaces de médiation (la Cabane de la recherche entre chercheurs et société civile, le programme Tetra avec la Fondation Carrasso entre acteurs de 9 territoires pilotes), en changeant les rapports de force (Aequitaz pour donner la parole ceux qui n’en ont pas), dans des gouvernances (fondations territoriales, paritarisme, coop…)
2.Agir sur les comportements et croyances
On ne cherche pas à changer les gens, mais plutôt à créer des expériences transformatrices, on parle aussi d’expériences émotionnelles correctrices. C’est ce que font des projets comme Faut Qu’on Parle, les Petites Cantines (la cuisine comme expérience de resocialisation), la formation à la résilience culturelle du CNFPT de la Réunion, la Communication non violente pour changer le comportements, le travail sur les nouveaux récits et les imaginaires (ex Philippe Descola pour changer de regard sur la relation homme/nature, l’université de la pluralité), certains films (Demain), certaines télé-réalité (The Street that cut everything, 2011 sur la BBC), l’overview effect, le design fiction, la théâtre forum, etc.
3 Agir sur la structure sous-jacentes
La structure peut concerner les infrastructures matérielles et immatérielles, les lois, normes et conventions, la culture, les lieux physiques et virtuels. A quels endroits de cette structure peut-on pratiquer une forme d’acupuncture ?
On peut agir sur l’infrastructure (assistance à maîtrise d’usage dans un équipement, une cour d’école ou l’espace public pour le rendre plus inclusif, occupation transitoire, etc.), les indicateurs (ex le donut plutôt que le PIB), les modèles économiques (ex le CIR social pour rediriger les fonds d’innovation vers l’innovation sociale), de nouvelles ressources ou compétences (Terre de Liens, les foncières solidaires), les règles, lois et normes (Envie autonomie, pour rembourser le matériel médical de seconde main ; UnisCité, pour développer le service civique des jeunes), la finesse de ce qui est proposé (ex problème de réemploi basé sur les normes de recyclage), les connaissances disponibles (mise a dispos de communs, moocs, open data, Yuka) ou à rediriger (ex les compteurs d’énergies visibles ou non dans les appartements) …
4 Agir sur les boucles relationnelles
On peut agir en prenant mieux en compte les itérations et leurs effets, pas à un seul endroit mais sur des ensembles de mécanismes, sur « le truc d’après qui bloque ». Qui peut agir comme ça ? Ce sont les politiques de mission, la gestion de portefeuilles de projets, les backbone organizations. Par exemple, quand l’ONG Brac au Bangladesh a réalisé que le micro-crédit pouvait devenir une trappe à pauvreté, elle a adopté une approche plus holistique et diversifié ses interventions. C’est l’approche One Health (qui considère la santé comme un sujet holistique), ou bien ce sont les COP. Les représentations systémiques peuvent aider à mieux voir les boucles relationnelles. Les Pôles Territoriaux de Coopération Economique (PTCE) peuvent porter de telles approches (ex dans la Drôme avec le groupe Archer, où les acteurs de l’insertion se sont regroupés autour d’un chef d’orchestre). Souvent, cette approche invite les organisations à moins travailler directement sur leur écosystème propre, et plutôt à se voir comme thérapeutes de leur système, de sa mémoire, de l’attention aux plus vulnérables, etc.
Le cas d’étude de VoisinMalin
L’idée de VoisinMalin est née en 2010, sous l’impulsion de sa fondatrice Anne Charpy, qui développe des projets de dynamisation des quartiers populaires depuis 25 ans, du Chili aux banlieues lyonnaises, puis dans l’Essonne. VoisinMalin a pour objectif de remobiliser les habitant.e.s dans les projets et dans la vie de leur quartier, à l’image de ce qu’Anne a pu observer au Chili. Une première expérience de création d’un réseau salarié d’habitant.e.s ressources en traduction à Grigny préfigure ensuite la création de VoisinMalin selon deux orientations : prendre appui sur les ressources des habitant.e.s des quartiers populaires ; construire un modèle économique pour créer de la valeur sociale sous forme pérenne. Fondé sur le porte à porte et les relations de voisinage, le réseau VoisinMalin aborde tous les sujets du quotidien liés à l’habitat (rénovation d’immeuble, punaises de lits et nuisibles, rôle des gardiens), à la prévention des maladies chroniques ou encore à la santé mentale. Ce faisant, VoisinMalin détecte les motifs du non-recours aux dispositifs sociaux existants, et peut faire des recommandations aux institutions pour qu’elles repensent les dispositifs en question.