Beaucoup de participant.e.s à la session rapportent avoir déjà vécu ces situations. Souvent les agent.e.s publics ne voient pas la dimension politique de certains sujets qu’ils jugent mineurs (ex le langage inclusif) et n’appelant pas débat. Une attitude ancrée dans la culture du travail, à tel point que chacun.e y contribue sans s’en rendre compte. Quant aux citoyen.ne.s, elles et ils s’habituent aux gouvernements dits « techniques », et traitent les choix politiques comme s’ils étaient purement techniques, et négligeant les options politiques parce « qu’il existe une manière unique et raisonnable » d’agir. Les participant.e.s citent également la montée d’une « fatigue participative », et le fait qu’une consultation peut imiter le débat public sans en être vraiment, et conduire au désengagement. Certain.e.s proposent même un sixième mécanisme de dépolitisation, celui du « performatif », quand sont pris des engagements de justice sociale qui n’entrainent aucun mesure significative. Au final, certain.e.s revendiquent de traiter leurs convictions politiques comme des contraintes inébranlables, « même lorsqu’elles rendent extrêmement difficile le dialogue avec certains groupes de détenteurs d’intérêts très importants qui sont touchés de manière disproportionnée par notre travail. »
Comment l’innovation publique peut-elle contribuer à déverrouiller le débat public, à ré-ouvrir des options ? Peut-être d’abord en reconnaissant sa nature intrinsèquement politique, le fait qu’il n’existe pas une seule façon de transformer le secteur public, et qu’il faut expliciter les valeurs et les théories de changement que nous entendons porter collectivement. Ne pas exploiter les marges de manoeuvre existantes (même quand elles sont étroites), c’est prendre le risque de participer à cette dépolitisation. Même quand les points de vue sont très éloignés, nous ne devrions pas en avoir peur, mais plutôt y trouver un intérêt ! Le plus en amont possible, il faut tenter de poser des controverses, utiliser le pouvoir de l’histoire, rappeler la responsabilité collective, parler de la géopolitique et des structures de pouvoir en vigueur. L’objectif est alors de tendre un miroir à l’organisation, de lui montrer les effets concrets des paradigmes en place.
Et maintenant ? 4 pistes pour aller plus loin
L’hypothèse que nous faisons, c’est qu’il faut continuer à enquêter au sein des multiples communautés de pratiques existantes, car des amorces de solutions s’y sont déjà inventées, que nous ne voyons pas. Pour y parvenir, il faudrait les documenter plus consciencieusement, redoubler d’attention sur des détails, regarder dans les communautés d’à côté, apprendre à mieux chausser les lunettes culturelles de l’autre. Il faut aussi lutter contre la domination linguistique de l’anglais, qui durant nos échanges intercontinentaux a pu apparaitre autant comme un remède que comme un poison 🙂 Voici quelques-unes des idées qui nous inspirent, organisées autour de 4 pistes.
Piste 1 : Poursuivre le travail de « bricolage expérientiel ». Dans toutes les communautés de l »innovation publique s’inventent quotidiennement des bricolages méthodologiques, des formats participatifs qui cherchent à produire des effets plus transformateurs dans la fabrique des politiques publiques. A notre petit niveau, c’est ce que nous tentons de faire à la 27e Région. Comment, par exemple, engager les élu.e.s dans un effort de repolitisation ? En 2014, avec le designer Jacky Foucher et la Région Pays de la Loire, nous avions conçu le « démarreur bienveillant », premier maillon d’un dispositif permettant de ré-introduire du débat dans la commande politique. Plus récemment, en 2021, nous avons testé « La petite histoire des grandes politiques publiques », un format permettant de convoquer le passé controversé des politiques publiques pour mieux penser leur futur. Il est important que toutes ces formes de bricolages méthodologiques se poursuivent et s’amplifient, qu’elles soient davantage documentées, traduites, partagées entre les différentes communautés. En France, c’est par exemple le travail réalisé par l’Ecole du terrain qui documente les meilleurs « manières de faire » en matière d’habitabilité.
Piste 2 : Codifier la transformation de rupture. Au-delà des bricolages, il est possible de mieux codifier la transformation radicale. Dans les années 80, la NASA inventait les “Technology Readiness Level”, une échelle à 9 niveaux permettant de faire progressivement passer une innovation technologique de la connaissance fondamentale, jusqu’à son utilisation et au développement d’applications concrètes. Ils ont été suivis dans les années 90 des “Concept Maturity Level” pour traiter des innovations non technologiques, comme celle à 4 niveaux que nous avons conçu dans le cadre des Labonautes pour aider les laboratoires d’innovation publique à monter en radicalité. Aujourd’hui, des pionniers de l’innovation sociale comme Ellyx inventent les “Societal Readiness Level” pour mieux conduire des innovations sociales de rupture. Pourrait-on s’en inspirer dans l’innovation publique ?
Piste 3 : Adopter des démarches plus collectives en matière d’évaluation. Traditionnellement, l’innovation publique et sociale entretient des rapports difficiles avec l’évaluation. Mais les choses changent à la faveur de collectifs motivés. En France, sous l’égide de Plateau Urbain et French Impact, 1500 tiers-lieux ont lancé « Commune mesure », une démarche nationale visant à aider chaque tiers-lieu à mieux mesurer ses effets, et à générer une dynamique de transformation à la fois individuelle et collective. Est-ce qu’une démarche aussi collective pourrait inspirer le secteur de l’innovation publique ?
Piste 4 : Être attentif aux (re)mobilisations. Il faut aussi s’intéresser à ce qui se passe actuellement au sein de communautés professionnelles amenées à questionner en profondeur le sens de leur action. Dans le secteur de la philanthropie, un certains nombre d’acteurs font collectivement le bilan des difficultés systémiques qui les empêchent de produire des effets positifs et durables, et inventent des façons de les dépasser. En France, c’est par exemple ce qu’essaient d’accomplir la Fondation de France et une trentaine d’entrepreneur.e.s sociaux dans le cadre d’un programme expérimental appelé « Acteurs Clés de Changement ». Un travail de « reset » dont nous essayons de voir s’il pourrait donner des idées aux collectivités locales, notamment dans leur rapport avec les innovatrices et innovateurs publics et sociaux…
Ces pistes vous en inspirent d’autres ? Participez à nos échanges ! Les prochaines sessions du programme « Repousser les frontières de l’innovation publique » seront consacrées à identifier « ce qui marche » pour transformer plus radicalement. Nous parlerons successivement de codification (24 avril), d’évaluation (15 mai) et de mobilisation (12 juin). Pensez à vous inscrire sur le site : https://www.transformingcities.ca/pushing-the-boundaries-of-psi