Réindustrialisation, revitalisation des centres-villes, réciprocité entre les territoires, violence envers les élus locaux, relation entre les jeunes et la police…Sommes-nous devant le programme du Congrès 2023 de l’Association des Maires de France ? Eh bien non, nous sommes à Washington DC pour Citylab, l’événement international sur l’innovation urbaine organisé du 18 au 20 octobre par la fondation Bloomberg Philanthropies (en 2022 Citylab était organisé à Amsterdam), et il est surprenant de voir à quel point les enjeux du moment sont les mêmes qu’en France ! Impossible de tout passer en revue, mais voici un tout petit aperçu des choses marquantes entendues ça et là.
Que faire de l’économie informelle ? Le cas des « squeegee kids » de Baltimore
Au fil des avancées de notre programme Rebonds sur les nouveaux paradigmes du développement économique, nous nous demandons souvent comment changer nos regards sur la question de l’économie informelle, vue tantôt comme un problème, tantôt comme un sas vers l’insertion. Aux États-Unis, l’un des cas les plus emblématiques abordés dans le cadre de Citylab est celui des « squeegee kids » de Baltimore (Maryland), des adolescents âgés de 10 à 18 ans qui tentent de gagner leur vie ou d’aider leurs proches en lavant les pare-brises des voitures aux artères de la ville. Aujourd’hui au nombre d’une centaine, ils sont depuis des décennies une source de débats passionnés, de confusion dans l’application de la loi et de perplexité dans la classe politique.
L’histoire démarre vraiment en 1985, lorsque le conseil municipal s’est divisé sur une mesure visant à interdire cette pratique et à encourager des arrestations. L’opinion public s’est alors polarisée, attisée par des incidents réels -portefeuilles arrachés, bouteille d’eau lancée sur un véhicule- ou fictifs -un mari avait tué sa femme et prétendu à tort qu’un « squeegee » l’avait poignardée. Après de nombreuses plaintes, une première initiative avait bien été lancée par l’ancienne maire Catherine Pugh, fondée sur la création d’un « Corps des Squeegee » et l’organisation de quelques lavages de voitures autour de l’hôtel de Ville -une initiative momentanée, malheureusement sans suite concrète.
Évidemment personne n’est d’accord, entre ceux qui voient avant tout les « squeegee kids » comme une nuisance et un danger pour la sécurité publique, et d’autres comme des entrepreneurs assidus, qui tentent de survivre dans des circonstances difficiles. Ils incarnent surtout la multitude de problèmes systémiques auxquels sont confrontés les populations racisées de Baltimore, notamment une pauvreté profondément enracinée, le racisme et le désinvestissement dans ces communautés. Pourtant les « squeegee kids » sont souvent des modèles positifs pour les garçons de leur quartier, parce qu’ils ne vendent pas de drogue et qu’ils ont leur propre argent pour acheter des chaussures et des vêtements, aider plus jeunes qu’eux, et que certains prévoient de retourner à l’école ou de trouver un métier plus durable. Mais c’est souvent un parcours d’obstacles : certains sont trop jeunes, et d’autres ne disposent pas d’une pièce d’identité, d’un logement stable, d’un moyen de transport fiable et de vêtements de travail. La plupart des gens ont peur de parler avec eux et ne parviennent pas à faire preuve d’empathie à leur égard.
Comme souvent, il a fallu qu’un drame arrive pour que les choses bougent à nouveau : l’été dernier, un « squeegee kid » de 15 ans a tiré mortellement sur un conducteur en colère brandissant une batte de baseball. Les élus municipaux tentent depuis de mettre en place une réponse la plus globale possible, mobilisant en direct les jeunes eux-mêmes, les services de Police, des agents des services municipaux et des responsables associatifs. Dorénavant, l’activité des « squeegee kids » est interdite dans 6 secteurs de la ville, et les agents peuvent dorénavant délivrer des citations pour mendicité. Le plan prévoit d’importants efforts de sensibilisation visant à connecter les jeunes économiquement défavorisés avec des emplois et des ressources à long terme, notamment des mentors et une aide au logement.
Est-ce que cette fois sera la bonne ? Dans le plus pur style d’un show télé, un « squeegee kid » -costume cravate de rigueur- témoignait à la tribune de Citylab aux côtés de la directrice des services de la Ville, sous les applaudissements du public. Le programme est présenté comme un tournant majeur. « On ne va pas régler tous les problèmes liés à l’économie informelle. Mais L’important c’est de travailler aux racines du problème et de recréer l’espoir. »