Le 17 janvier dernier, avec Jacques-François Marchandise, cofondateur de la Fing (2000-2022) et membre du conseil d’administration de La 27e Région, nous avons cherché, le temps d’un webinaire, à approfondir le diagnostic et la recherche de pistes d’action pour y répondre. Nous avions invité pour ce faire Benoît Vallauri, directeur du Ti Lab, lab d’innovation publique Etat-Région en Bretagne et co-animateur du projet LabAccès, et Anne Bonnefont, déléguée de la Fédération des centres sociaux du Rhône et de la Métropole de Lyon, pilote de la coalition Dématérialiser sans déshumaniser, proposée par la Fing dans le cadre du projet collectif Reset.
Une quarantaine d’agent.e.s de collectivités et d’opérateurs publics, en charge de l’accès aux droits, des relations usagers, de la dématérialisation, mais aussi de l’innovation et de la modernisation, étaient présent.e.s pour partager le même constat : alors que la dématérialisation s’est généralisée ces dernières années (notamment avec le message 100% démat’ porté par le programme Action Publique 2022), il ne suffit pas de former ou d’accompagner les personnes dites « éloignées du numérique et de l’administration », la dématérialisation n’étant pas intrinsèquement porteuse de simplification et de progrès dans l’accès aux droits … En bref, les approches de « réparation des dégâts » ne résoudront pas les problèmes à long terme !
Anne Bonnefont le rappelle : pour que les habitant.e.s puissent faire valoir leurs droits, beaucoup de centres sociaux, dont le rôle n’est pourtant pas d’accompagner les personnes individuellement dans leurs démarches administratives, ont du compenser la perte d’interlocuteurs sur le territoire, et ce plus encore depuis la crise Covid. Le phénomène touche maintenant de nouveaux domaines, comme l’école, où la dématérialisation est venue creuser les inégalités dans le lien avec l’institution. L’inégalité réside aussi dans la possibilité de recourir ou pas à un réseau (familial, amical) pour aider aux démarches, les personnes les plus en difficultés cumulant les fragilités (socio-économiques, isolement, non-maîtrise de la langue française, âge, etc.). Sans ce réseau, et en l’absence d’alternative (« une personne en face de soi ou au téléphone »), on voit apparaître une forme de dépendance aux travailleurs sociaux et aux bénévoles mais aussi de nombreuses situations de rupture de droits (allocation retraite, CAF, RSA, assurance chômage, etc.) ou de non-recours (« les démarches génèrent de l’anxiété, la crainte que cela soit irrémédiable ou irréparable, et donc les habitant.e.s ne vont pas au bout des démarches »). Se pose aussi pour certain.e.s la question de la confiance dans les systèmes numériques (« il y a la question des données personnelles par exemple, et le risque de se faire manipuler ou de tomber sur une arnaque »).
La démarche LabAccès présentée par Benoît Vallauri est née en 2017 au sein du Ti Lab d’un agent de la direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (aujourd’hui appelée DRAJES) qui avait constaté les problèmes rencontrés face à la dématérialisation des démarches, mais regrettait le manque de données fiables pour éclairer le phénomène. Il s’agissait de faire un état de l’art sur le sujet grâce à un projet de recherche, avec un long travail d’immersion et de recueil de données sur le terrain, mais aussi de réfléchir à des pistes de solutions.
Parmi les principales conclusion de l’enquête :
- la dématérialisation administrative est de l’administration avant d’être du numérique. « Si on ne comprend pas la démarche, qu’on ne connaît pas l’administration, on va avoir des difficultés. Ce sont des compétences qu’on acquiert en faisant, et pendant longtemps grâce l’aide de gens dont c’était le métier. » 2 jeunes sur 5 ont ainsi de grandes difficultés avec l’e-administration par méconnaissance des processus administratif (par exemple, de ce qu’est un quotient familial).
- la manière dont s’est faite la dématérialisation traduit plus une volonté de faire des économies dans les territoires que le souhait d’améliorer l’accès aux services. La dématérialisation de la carte grise par exemple, s’est faite parallèlement à la fermeture des guichets, sans alternative possible, et sans information préalable ni accompagnement des Espaces publics numériques vers lesquels les usager.e.s. en difficulté se trouvaient réorienté.e.s. (dans le même ordre d’idée, les bibliothèques sont aujourd’hui identifiées comme le premier lieu d’aide au numérique et à l’e-administration, alors que les bibliothécaires ne sont pas formé.e.s pour ça).
- Si l’accompagnement socio-numérique se fait de plus en plus dans des lieux dédiés (Maisons France Service en particulier), une autre part reste invisible, celle des familles, voisins, etc. (pair-aidance).