Les effets combinés des crises écologiques, géopolitiques, des inégalités croissantes conduisent de nombreux territoires à rechercher de nouveaux paradigmes de développement économique, et à recomposer leurs approches au service d’objectifs de transition écologique, de justice sociale, de relocalisation… En Europe et au-delà, de nouveaux modèles émergent également, comme le Community wealth building, qui vise à réorganiser l’économie localement afin que la richesse n’en soit pas extraite mais demeure au sein de la communauté, en s’appuyant sur différents piliers (mobilisation concertée de l’achat public, usage innovant du foncier, développement de formes d’entreprenariat plus démocratiques, engagement citoyen, etc.). Les économistes qui défendent de telles approches de « Foundational economy » encouragent ainsi l’adoption de politiques de développement économique réorientées vers nos besoins fondamentaux. Le think tank finlandais DEMOS a récemment documenté la diversité de ces approches dans différents territoires européens.
Qu’en est-il des métropoles françaises ? Comment cherchent-elles à repositionner leurs stratégies de développement économique, s’écartant du modèle Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence qui a été le leur notamment depuis le début des années 2000, pour mieux prendre en compte les défis écologiques et sociaux ? Comment de tels enjeux viennent-ils questionner, au sein des collectivités, la gouvernance des sujets qui lui sont liés, les modes d’organisation, les métiers du développement économique, et dessiner de nouvelles perspectives d’évolution ?
En juillet dernier, nous co-organisions une discussion avec France Urbaine, quelques métropoles françaises et la chercheuse Magali Talandier, docteur en Urbanisme et Aménagement du Territoire au sein du Laboratoire Pacte – Grenoble, pour partager les visions et les approches du développement économique des métropoles françaises, croiser les expériences et identifier des chantiers plus concrets pour les professionnels du développement économique.
En guise de démarreur de conversation, nous avons collecté les indices de transformation, décisions inédites ou projets nouveaux dans les services de développement économique, dans les stratégies qu’ils produisent, dans les récits qui se tissent en filigrane…
Si la question de la place des enjeux écologiques et sociaux dans l’économie locale émerge souvent depuis d’autres directions (transition, aménagement, etc.), l’objectif d’attractivité est peu à peu remis en question dans les service de développement économique, avec quelques décisions encore symboliques comme par exemple le refus d’accueillir de grands évènements comme le Tour de France ou l’accompagnement de l’installation d’un grand groupe. Ces projets ne sont plus forcément considérés comme des bonnes nouvelles mais aussi comme sources de pression supplémentaire sur le territoire (salaires, loyers, tensions avec les habitants…).
Parallèlement, des sujets comme la commande publique sont réinvestis politiquement comme des leviers de transition, s’incarnant par exemple dans le portefeuille d’élu.e.s dédié.e.s, dans une approche plus transversale et expérimentale (positionnement, gouvernance, cadre juridique, relation avec les entreprises locales, etc.) et se traduisent dans des schémas d’achats socialement et écologiquement responsables ou des pratiques d’achat local pour les cantines municipales par exemple. D’autres enjeux sur lesquels les collectivités manquent de leviers puissants et financés, comme la sobriété foncière, conduisent les acteurs publics à chercher de nouveaux modes d’action et postures, pour embarquer les acteurs économiques dans une stratégie commune.
Localement, sans nécessairement l’intervention de l’acteur public, des coopérations inédites se tissent entre acteurs pour mieux prendre en compte les défis environnementaux : entre associations de l’économie circulaire et industriels pour mener des démarches de recherche et développement, entre producteurs locaux et serristes pour la création de réseaux d’énergie partagée, à travers une réflexion collective pour la création de nouvelles filières de captation de CO2… Ces initiatives viennent interroger les dispositifs publics classiques d’accompagnement à ces écosystèmes naissants.
En termes de modes de travail au sein des administrations, l’enjeu d’intégrer les questions sociales et environnementales dans l’approche économique demande aux professionnel.le.s de travailler de manière plus systémique « On travaille mieux avec les collègues en charge du plan climat, de l’énergie, de la rénovation du parc immobilier par exemple». Néanmoins, le développement économique reste bien souvent pensé indépendamment de l’ESS, de l’économie circulaire ou de l’aménagement par exemple
Si les outils du développement économique, notamment les aides aux entreprises, ne paraissent plus très adaptés lorsqu’ils sont orientés vers des objectifs de productivité et d’attractivité, de nouveaux dispositifs émergent, conçus par exemple pour stimuler de nouvelles coopérations et/ou répondre à des ambitions de résilience écologique ou sociale : fonds d’investissements, fondations territoriales, etc. Ils incarnent la manière dont les métropoles cherchent à ré-inventer leur rôle, leur place dans l’écosystème économique local, et cherchent de nouveaux leviers.
Du côté des modes d’observation et d’évaluation, là aussi les métropoles ont besoin de réinventer leurs outils pour être en phase avec les enjeux climatiques et sociaux : éco-conditionnalité ou éco-incitativité des dispositifs de soutiens aux acteurs économiques (publics et privés), critères ESG pour calibrer et attribuer les aides directes, dispositifs d’évaluation des entreprises par leurs performances RSE comme aide à la sensibilisation et à la décision, critères sociaux et environnementaux intégrés dans la politique d’accueil des congrès internationaux, mais aussi expérimentation d’approches plus systémiques et transformatrices comme l’expérimentation d’indicateurs de bien-être ou du doughnut de Kate Raworth.
En termes politiques, les récits alternatifs à une vision classique encore productiviste et priorisant l’emploi, peinent à émerger. « Aujourd’hui le narratif est assez pauvre, assez clivant : croissance vs décroissance, productivisme vs économie présentielle, mondialisation vs circuits courts… On a besoin de dépasser cette vision très caricaturale de l’économie, accepter la complexité. » Certaines collectivités cherchent cependant à bâtir une adresse spécifique aux entreprises pour les mobiliser autrement sur le sujet de la soutenabilité. « On arrive à en faire un début de politique construite, alors qu’avant on observait plutôt des discours assez clivants sur le monde économique, trop étanche vis-à-vis des habitant.e.s ».
La conversation nous amène à imaginer comment de tels enjeux viennent interroger les outils, rituels, instances des questions économiques au sein des collectivités : comment les revisiter dans un objectif de re-créer de la valeur (et des chaînes de valeur) et de s’assurer que la richesse circule localement de manière mieux partagée, de préserver l’habitabilité du territoire et de contribuer à la préservation des ressources naturelles, de démocratiser les choix économiques.. ? Quelques idées et questions pour démarrer :