Depuis sa création, La 27e Région cherche à développer une culture de “recherche et développement” au cœur même de la fabrique des politiques publiques -d’où nos efforts en faveur de la création de laboratoires d’innovation par le design et la recherche-action au sein des collectivités. Mais comment renforcer ce mouvement encore marginal en l’inscrivant dans un mouvement plus large, créer un continuum entre acteurs publics et privés, recherche participative et recherche académique, monde de la recherche et monde de l’entrepreunariat social, professionnels et citoyens ?
La réponse pourrait s’incarner dans le développement actuel de véritables écosystèmes de “R&D sociale” qui se constituent actuellement, à l’initiative de quelques pionniers, en France mais aussi à l’étranger, notamment au Canada, en Australie ou encore dans le Pays Basque espagnol. Pour y voir plus clair, le 15 juin dernier nous avons ouvert ce sujet sous la forme d’un webinaire co-organisé avec la coopérative Ellyx, avec les contributions de Roddy Laroche (La 27e Région), Sébastien Palluault (Ellyx), Julie Chabaud (Département de la Gironde), Aloïs Gaborit (élu à la ville de Poitiers et à la métropole du Grand Poitiers) et, pour l’éclairage international, Chris Vanstone (directeur de l’innovation au Centre Australien de l’innovation sociale, le TACSI).
R&D sociale : de quoi parle-t-on ?
Selon l’AVISE, la R&D sociale peut se définir comme un processus « déterminé par sa finalité d’innovation sociale qui s’inscrit dans une démarche scientifique et vise à s’appliquer par le développement de services, produits, méthodes, politiques publiques, modes d’organisation ou modèles économiques socialement innovants ».
La R&D sociale vise donc à répondre à un besoin social en apportant une solution. Dans sa volonté de résoudre des problèmes sociétaux, la R&D sociale porte une dimension systémique. Elle peut aboutir à « transformer les cadres et institutions dans une perspective d’intérêt général » (Ellyx, qui a notamment initié le portail http://www.rd-sociale.fr). Cette démarche scientifique peut être menée par différents acteurs (entreprises, acteurs publics, acteurs associatifs, collectifs), qui peuvent parfois s’engager ensemble dans une démarche coopérative. Même si la R&D sociale peut inclure d’autres disciplines, elle est nécessairement liée aux sciences humaines et sociales.
Chris Vanstone du TACSI (Centre Australien pour l’Innovation Sociale) définit plusieurs étapes pour faire vivre une R&D sociale :
- mettre en place et en mouvement un environnement propice à la créativité : stimuler les mentalités, mettre en place des ressources, construire des compétences ;
- accéder à la littérature scientifique et conduire un premier niveau de recherche ;
- commencer à dégager des hypothèses, des idées, affiner ses observations ;
- prototyper des solutions, les tester et adapter selon les premiers résultats ;
- diffuser, passer à l’échelle.
Aujourd’hui, au sein du paysage français de la R&D sociale, le constat semble partagé par de nombreux acteurs : les moyens financiers vont plutôt dans la R&D technologiques et très peu dans la R&D sociale et les sciences humaines et sociales. Le terme R&D semble d’ailleurs connoté et ne fait pas toujours l’unanimité car trop proche de la R&D des grandes entreprises. Par ailleurs, il y aurait un besoin de transformer et populariser les pratiques de recherche afin que des habitants puissent apporter leur expertise d’usage. La coopération est aussi invoquée afin que la R&D soit un espace de recherche partagée, en commun, ni totalement publique, ni complètement privée. Enfin, pour faire vivre cette R&D sociale, nous nous interrogeons sur le besoin de créer des infrastructures proche des territoires, où l’acteur public aurait toute sa place.
Un début d’écosystème ?
Ellyx, Tetris, ALLISS, Institut Godin, La 27e Région, Cisca, Ti’lab, la Fing… ce sont les noms de quelques structures qui composent le nuage de la R&D publique et sociale en France. Si nous regardons à l’étranger, nous pouvons citer le TACSI en Australie ou Arantzazulab aux Pays-Basque.
Nous voyons poindre un environnement territorial propice avec les laboratoires d’innovation publique (dont il faudrait penser le devenir ?), le dispositif CIFRE qui pourrait être mieux aiguillé ou mieux utilisé, sans oublier les laboratoires de recherche ou les chaires de recherche.
Au-delà des structures, il existe des dispositifs comme la plateforme Popsu en France ou Actions concertées au Québec mais aussi des évènements qui proposent une réflexion sur la place des autres formes de recherche (Les assises du Tiers-secteur de la Recherche organisée par ALLISS).
Faire collectif pour mieux repenser la gestion des excréta humains d’un territoire
Concrètement, comment décrire le fonctionnement d’un écosystème de R&D sociale ? Pour l’illustrer, Sébastien Palluault, de la coopérative d’innovation sociale Ellyx, nous présente un étonnant projet de R&D portant sur les matières fécales. Comme il nous l’a souvent été rappelé depuis la pandémie du COVID 19, les eaux usées véhiculent des éléments polluants qui proviennent notamment des matières fécales et de l’urine (les excréta). Ces dernières sont l’objet d’une recherche et développement menées par quatre acteurs du territoire girondin actifs dans la valorisation des déchets. Mundao est une jeune start-up fondée en 2015 qui développe des solutions de textiles sanitaires jetables et compostables. Un petit coin de paradis est une entreprise qui développe des solutions de toilettes écologiques depuis 2010. Toopi Organics est une société qui propose de transformer et valoriser l’urine humaine. Enfin La Fumainerie est une association issue du collectif KK Power, collectif de citoyens bordelais actif dans la valorisation des excreta humains. Chacune de ces structures, dans sa volonté de participer à l’effort de réduction de la pollution des cours d’eau, a mobilisé sa propre R&D. De cette logique de complémentarité est né un collectif visant à créer une R&D sociale pour valoriser les excreta. Réduire la pollution des cours d’eau et mieux gérer les eaux usées nécessitent d’impliquer l’acteur public territorial car transformer les excreta humains vient bouleverser les politiques publiques en la matière. Le Labo Mobile +, projet du laboratoire d’innovation publique de la Région Aquitaine accompagné par Ellyx, est donc intervenu auprès du collectif sur différents aspects.
Une approche qui appelle un nouveau cadre de gouvernance
Ce cas pratique, qui dépasse la « simple » solution technologique, vient raconter une façon de faire de la recherche et développement. En effet ces quatre acteurs (trois entreprises et une association) se sont constitués en collectif pour créer un écosystème de R&D, développer des outils techniques et des cadres politiques. Sébastien Palluault (Ellyx) et Julie Chabaud (Labo Mobile+) insistent sur la notion de coopération entre la société civile, des entreprises et la collectivité. Elle est ici au cœur du processus de recherche. Ils notent la complexité de cette démarche collective qui “demande un cadre organisationnel de gouvernance avec des outils juridiques, économiques, techniques, et des processus de mobilisation sociale pour constituer un premier pilote ». Julie Chabaud met l’accent sur l’accompagnement d’un tel collectif. L’acteur public expérimente au sein du Labo Mobile+, dont l’ambition est de promouvoir des projets radicaux (zéro déchets, 100% bio, 100% citoyens…), une gouvernance augmentée par cercle, avec différents niveaux de partenariats et de recherche (en lien avec le LabCom Destins). Des doctorants en Cifre sont aussi mobilisés sur différents sujets (alimentation, commande publique…). On voit ici la nécessité de croiser les approches, de mobiliser la R&D de chaque acteur, de créer des cadres de gouvernance pour constituer un écosystème de R&D publique et sociale.