A ce titre, la ville catalane de Terrassa, qui a développé depuis 2015 un mode sophistiqué d’association des habitant.es dans la gestion de l’eau, est particulièrement inspirante.
Posons le décors : avec la crise économique et sociale qui touche l’Espagne entre 2007 et 2012, le chômage explose à Terrassa alors que les aides ne cessent de diminuer… amenant en 2014 la ville à revendre les actions qu’elle possède dans l’entreprise gestionnaire de l’eau (Mina Agbar) pour financer l’assurance chômage. Dans la lignée du mouvement des Indignados, qui s’empare du sujet de la gestion de l’eau (à Valence notamment), naît une mobilisation citoyenne en vue de la ré-appropriation de l’eau par les habitant.es, qui aboutit à la remunicipalisation de l’eau et à la mise en place d’un nouveau système de gouvernance avec la création de l’OAT (Observatorio del Agua de Terrassa). L’observatoire est autonome, a son propre budget et vise à représenter l’ensemble des habitant.es de Terrassa. Son objectif principal est d’intégrer les citoyen.nes dans la définition des politiques et des décisions stratégiques qui affectent la gestion de l’eau, à travers la présentation de propositions, la préparation d’études et de rapports, l’information et la formation des citoyen.nes. Pour cela, l’OAT, en partenariat avec les universités, organise des ateliers apprenants pour sensibiliser et former les citoyen.nes à la gestion de l’eau. Au-delà de la participation citoyenne, l’ambition de l’OAT est de faire émerger un véritable espace de coproduction et de dialogue entre les citoyen.nes, l’entreprise gestionnaire Taïgua et la ville de Terrassa, afin de construire une culture de la gestion de l’eau en commun.
La ville espagnole s’invente donc en laboratoire d’une gestion de l’eau en commun, qui pourrait bien inspirer d’autres villes dans les prochaines années. Cette expérience est décrite plus avant dans un article du Transnational Institut à consulter ici (en anglais)
Face à la multiplication des risques, des pollutions et des projets industriels ou d’aménagement qui menaceraient leur intégrité, comment ouvrir de nouvelles voies d’action pour mieux protéger les fleuves ? Dans un contexte d’urgence écologique, quelles institutions nouvelles imaginer pour donner plus de place au vivant, aux écosystèmes ? Sur l’inspiration de la Nouvelle-Zélande (Whanganui), de la Colombie (Rio Atrato) et l’Inde (Gange), qui ont tenté de doter des fleuves d’une « personnalité juridique », mais aussi des institutions potentielles scénarisées par Bruno Latour et Frédérique Ait Touati, le POLAU a engagé pour la Loire, dernier fleuve naturel d’Europe, un passionnant exercice de fiction institutionnelle avec l’artiste et juriste Camille de Toledo.
Le projet initié par le POLAU propose donc de tester les modalités d’un Parlement de Loire, au travers d’une série d’auditions publiques, partant de l’hypothèse de doter le fleuve d’une personnalité juridique. Comment faire dialoguer ceux qui utilisent la ressource et ceux qui constituent la ressource ? Peut-on représenter les entités non-humaines, en faire de nouveaux acteurs du territoire et ainsi recomposer les assemblages relationnels ? Il s’agit de convoquer la parole d’artistes, de juristes, de scientifiques ou d’ingénieurs pour explorer les voix des non-humains, les conflits et négociations inter-espèces, la possibilité d’institutions animistes… La démarche s’est complétée de différentes formes d’atterrissage et de partage (assemblées de Loire, arpentages, créations radiophoniques, journées professionnelles…), qui ont cherché à embrasser l’ensemble du cours d’eau, de la nappe à sa distribution, à re-créer des solidarités entre l’amont et l’aval du fleuve, à inviter la diversité de ses acteurs (agriculteurs, industriels, usagers non économiques, collectivités territoriales, faune, flore …)
Quelle est la capacité d’entraînement de ces récits ? Plus que d’apporter des réponses (qui peut parler au nom de qui ?), l’exercice, en inventant ce qui n’existe pas encore, pointe les manquants, les impensés, les besoins d’actualisation de nos cadres de pensée, de nos institutions, de nos espaces publics pour inventer un nouveau rapport au vivant à l’ère de l’anthropocène. Les imaginaires convoqués par le registre fictionnel cherchent ainsi à créer du dialogue, de nouvelles considérations, un horizon de transformation. De manière très concrète, le Parlement de Loire a mobilisé divers acteurs publics du territoire, dont l’Agence de l’eau Loire Bretagne, qui s’en nourrit notamment dans ses démarches de concertation avec les acteurs locaux ; l’initiative a également inspiré la conception du projet d’urbanisme ERE 21, sur le site de l’échangeur 21 situé en bord de Loire, à la frontière entre Tours et Saint-Pierre-des-Corps.
Ces trois récits et mises en action, différentes mais complémentaires, convergent vers la nécessité d’imaginer, au-delà d’une injonction à “faire en commun”, de nouvelles instances, à composer des gouvernances plus diverses pour gérer et protéger l’eau, à initier une transformation culturelle de notre rapport à cette ressource, et plus largement au vivant. Ils nous donnent envie d’aller plus loin dans l’exploration et l’expérimentation de ce que pourraient être les formes et modalités de ces gouvernances, dans un contexte où de plus en plus de collectivités françaises remunicipalisent la gestion de l’eau ou cherchent à embrasser plus largement les enjeux de transition écologique.
Ami.es agent.s et élu.es, acteurs intéressés par le sujet, faites-nous signe si vous souhaitez poursuivre la conversation ! sbois-choussy@la27eregion.fr