Certains produits indésirables de “nos” sociétés et modes de vie contemporains demandent ainsi une prise en charge collective : déchets nucléaires, infrastructures liées au numérique, friches industrielles, bâtiments insalubres, pesticides, etc. “Doit-on simplement attribuer une valeur négative à ces phénomènes, pour chercher à s’en débarrasser, ou n’est-on pas contraint parfois de dépasser cette perspective en politisant des modes de relations différents à ces réalités lorsque celles-ci s’imposent à nous ?” interroge Alexandre Monnin. Son projet Closing worlds met au cœur de son action cette notion d’héritage indésirable pour penser ces communs.
La notion de communs négatifs cherche en effet à changer la perspective sur la manière de prendre en charge ces héritages négatifs, en s’interrogeant non seulement sur la gestion de la ressource mais aussi sur le système dans lequel elle s’insère. La ville américaine de Centreville (Illinois), dont la population souffre d’une grande pauvreté, illustre cette proposition. Les conditions de vie s’y sont inexorablement détériorées pour aboutir à un paysage lovecraftien : les eaux usées ne sont plus évacuées, engendrant des odeurs nauséabondes et une contamination bactérienne, des immeubles se sont effondrés du fait d’un sous-sol rendu trop meuble, autant de symptômes d’une négligence par accrétion. L’exemple de la ville de Centreville montre la dégradation systémique provoquée par la superposition d’une détérioration environnementale organisée à grande échelle et d’un système social précarisant, et pointe l’impossibilité de laisser les habitant.es des environnements dégradés seul.es en charge de leur réhabilitation. Il existe une asymétrie entre les communs et les communs négatifs du point des vue des communautés associées aux “ressources” : autant la définition de la communauté est volontiers la plus locale possible dans le cas des communs “positifs”, autant l’enjeu principal des communs négatifs consiste au contraire à élargir la communauté confrontée à ces réalités pour instaurer, politiquement et de manière parfois conflictuelle, de nouveaux liens de solidarité (songeons par exemple à la problématique de la réparation de l’esclavage et des injustices qui en découlent encore, aux Etats-Unis comme ailleurs) entre les parties prenantes, intriquant la question de l’équilibre écologique et celle de la justice sociale.
Le prisme des communs négatifs invite, pour repenser des territoires habitables, à les considérer dans leurs inter-dépendances avec d’autres territoires, à élargir les acteurs concernés par ce commun au-delà des seuls habitants qui en pâtissent, ou encore à inclure d’autres communautés voisines pour prendre en charge solidairement un tel héritage. Pour cela, quelles institutions dessiner, ou quelles nouvelles formes de mobilisation imaginer ? Cette approche, si elle n’entend pas directement répondre, aujourd’hui et de manière concrète, à ces questions, résonne en tous cas avec les recherches qui, dans la lignée d’Anna Tsing, nous invitent à penser non plus uniquement le risque, les limites, la résilience, mais aussi les diverses et multiples transformations irréversibles qui touchent aux racines de notre monde.![]()
COMMENT PRENDRE SOIN DE NOS HÉRITAGES?