La 27e Région s’est construite sur l’idée d’un impératif de transformation du secteur public. Mais il faut bien l’admettre : la transformation publique est en panne de projet. Pas au sens où il manquerait “des projets”, car à court terme il y en a pléthore au sein de l’Etat comme des collectivités locales. Mais son projet actuel est en décalage avec l’ampleur des enjeux auxquels nous devons faire face, entre changement climatique et explosion des inégalités sociales, et dans un contexte de défiance jamais atteint vis-à-vis des institutions. Il lui manque une vision à long terme qui fédère, et qui soit suffisamment désirable pour donner envie à tous les innovateurs publics de faire converger leurs efforts entre eux, mais aussi avec ceux d’autres mouvements, qu’ils viennent de la société civile ou du monde économique.
Dans un dossier que nous coordonnons pour la revue Horizons Publics pour la fin de ce mois, nous faisons l’hypothèse que cette trajectoire existe : c’est celle d’un nouveau contrat écologique et social, renouvelant le concept rousseauiste (1), qui chercherait à concilier transition écologique et justice sociale. Cette hypothèse nous est inspirée par d’autres acteurs de l’innovation sociale, les projets de l’association Aequitaz, les travaux du think tank finlandais Demos Helsinki, des démarches pionnières comme celles du Wigan Deal dans le nord de l’Angleterre et le CLES (Centre for Local Economies Strategies), etc. C’est pourquoi, au sein de La 27e Région, nous réfléchissons actuellement à la meilleure façon de “faire atterrir » ce concept et d’en faire notre nouvelle boussole pour l’innovation et la transformation publique. Avec à la clé, des interrogations sur de possibles perspectives et orientations à moyen et long terme pour La 27e Région et ses partenaires.
L’INNOVATION PUBLIQUE A LA RECHERCHE D’UN NOUVEAU RÉCIT
Transformer, oui, mais vers quoi ?
Dans une interview récente pour la revue Horizons Publics, le responsable du TiLab breton Benoît Vallauri faisait un constat amer : l’innovation transforme le secteur public, mais seulement en surface et sans prendre à bras le corps les tensions qui minent la société aujourd’hui, notamment sur le plan démocratique et écologique. Manque de moyens et d’engagement, approche de l’innovation faiblement systémique, décalage entre promesse et réalité, intérêt variable des élus, risque de dépolitisation et d’innovation-washing… Beaucoup d’explications pourraient être avancées pour décrire la frustration ressentie par un nombre croissant de praticiens et de professionnels de l’innovation publique. Nous-mêmes nous sommes souvent fait l’écho de ces risques (voir par exemple notre projet Sonar en 2018).
A la recherche d’un récit fédérateur
Mais au-delà de ces constats, l’impression croissante est qu’il manque une vision d’ensemble en résonance avec les défis du moment, capable de créer un effet d’entraînement plus fort, au-delà de l’innovation publique et sociale. Le rejet du “new public management” des années 80 est communément admis, mais encore trop souvent de mise. Même le récit de l’innovation sociale, auquel nous croyons tant, a été flétri il y a dix ans par les conséquences de la “Big Society” britannique. Quant à des imaginaires comme ceux de l’Etat-plateforme ou du gouvernement algorithmique, difficile de penser qu’ils vont mobiliser les foules. Quel récit pourrait aujourd’hui à la fois capitaliser sur les expériences existantes, et saisir la volonté de transformation plus radicale qui anime beaucoup d’entre nous dans l’après COVID-19 ?
Troquer les lunettes habituelles contre une longue-vue
Pour produire un nouveau récit, il faut commencer par planter un nouveau décor. Il n’y a pas si longtemps, avec nos lunettes habituelles nous avions des difficultés à voir au-delà de notre zone de confort, à savoir l’innovation publique. Pourtant notre perspective a commencé à s’ouvrir quand il y a trois ans nous avons redécouvert l’existence de mouvements précurseurs bien ancrés comme ceux des “villes en transition”, que nous nous sommes rapprochés d’autres mouvements comme celui des “communs”, ou encore que nos amis d’Aequitaz nous ont parlé pour la première fois de la “théorie du doughnut” de l’économiste Kate Raworth. Notre enquête s’est poursuivie, d’autant plus riche qu’elle ne se limitait pas aux frontières françaises et qu’elle s’est ouverte à toute l’Europe et au monde entier. Si l’on prend la peine d’identifier les mouvements qui cherchent, d’où qu’ils partent, à recomposer l’équilibre des pouvoirs, à l’aune des défis d’aujourd’hui, pour faire advenir une société plus juste et plus écologique, c’est tout un monde fait d’expériences et d’inspirations nouvelles qui s’ouvre à nous.