Partout en Europe, des groupes de citoyens s’organisent pour participer à la conception et à la production de leurs logements ; ils cherchent notamment à constituer des formes d’habitat plus abordables en réponse à l’essor des prix immobiliers, à penser des montages innovants pour bénéficier d’espaces qualitatifs pour des formes de vie plus collectives et solidaires, à reprendre le pouvoir sur la conception de leurs logements. Très développé dans certains pays européens comme la Suisse et l’Allemagne, le modèle de l’habitat coopératif demeure encore marginal en France, où il existe un mouvement HLM important.
Le 18 juin dernier, nous avons organisé un webinaire sur ces nouvelles formes d’habitat en commun avec Roddy Laroche et Christine Milleron, membres de la Coopérative d’habitants UTOP, Thomas Huguen, architecte au sein de la coopérative d’architecture ArchiEthic ayant accompagné le projet, et Christian Chevé, président de la Coopérative HLM CoopImmo et de la Coopérative foncière francilienne.
En quoi l’habitat coopératif représente-t-il un nouveau mode de production et d’accès au logement abordable ? En quoi fait-il évoluer les politiques publiques de l’habitat, mais aussi le rôle et la posture de l’acteur public et en particulier des collectivités territoriales ?
Face à une envie de vivre autrement son habitat et son activité professionnelle et une impossibilité de le faire à Paris, un petit groupe de 4 personnes entame une réflexion en 2013 pour inventer de nouvelles formes d’habiter. C’est grâce à un appel à projet de la ville de Paris pour développer l’habitat participatif en 2014 que le projet prend vie. Cet appel à projet destiné à des collectifs de citoyens vise à soutenir des projets de logement innovants, à promouvoir la qualité environnementale et l’innovation sociale, à contribuer au développement de modes alternatifs de construction de la ville et à favoriser la conception de logements en dehors des modèles d’habitat standardisés.
Ce collectif naissant est vite rejoint par 15 autres adultes et 9 enfants. Les adultes ont entre 31 et 72 ans et touchent des revenus moyens ou faibles, insuffisants pour souscrire un prêt immobilier classique auprès d’une banque. Le groupe ne possède alors ni compétences ni connaissances dans le secteur de l’habitat mais porte une vision commune : permettre à un public à revenus faibles ou moyens de vivre à Paris en garantissant la durabilité d’une offre abordable par la non-spéculation, tout en encourageant la solidarité de voisinage et l’entraide au niveau du quartier. Depuis ses prémices, le projet a été pensé comme une expérimentation utile à d’autres collectifs qui souhaiteraient se constituer en coopératives d’habitants.
Concrètement, cela donne un projet de construction d’un immeuble de 7 étages dans le 20ème arrondissement à Paris, constitué de 17 appartements, dont 14 pour le groupe d’habitants et 3 pour le bailleur Habitat et Humanisme, afin d’assurer une réelle mixité sociale. Sa livraison est prévue pour juin 2022. Dans une visée de durabilité, les logements ne sont pas personnalisés et sont modulables, afin de pouvoir s’adapter aux besoins des habitants. Une attention particulière a été portée aux espaces communs, identifiés comme lieux de vie, d’échanges, d’entraide. Ils comporteront un local de 60m2 avec une cuisine, une chambre d’ami, un studio de musique, un jardin de 180m2, un toit terrasse, une buanderie et de grands paliers conçus pour être des espaces de rencontres fonctionnels. Sont prévues également une caisse de solidarité et une coopérative d’achats, tout cela pour un coût identique à un projet immobilier classique.
Les habitants sont collectivement propriétaires, en qualité de coopérateurs, et bénéficient d’un droit de jouissance de leurs logements, en échange d’une redevance (l’équivalent d’un loyer) versée à la coopérative. La valeur de la part sociale est plafonnée, tout comme sa plus-value à la revente lorsqu’un habitant quitte le projet, afin d’éviter toute possibilité de spéculation. La gouvernance de la coopérative est démocratique : l’ensemble des sociétaires (les habitants, les personnes morales et sociétaires soutiens), se retrouvent aux assemblées générales, organe décisionnaire.
Outre cette propriété collective, où l’ensemble des habitants gère ensemble (après l’avoir conçu ensemble) un habitat, la spécificité du projet d’UTOP repose aussi sur un autre élément structurant : le mécanisme du démembrement foncier bâti. Afin de bloquer toute spéculation immobilière et de rendre le projet abordable pour ses futurs habitants, la propriété du bâtiment est dissociée de la propriété du sol. Dans le cas d’UTOP, le propriétaire du sol (CoopImmo) est aussi sociétaire de la coopérative d’habitants. Ce partenariat garantit la pérennité du foncier pour ce projet social.