Son superpouvoir : Et si, en temps de crise, l’administration avait tout à gagner à élargir le champ de l’action publique aux forces de la société civile ? Ici, il s’agit avant tout d’augmenter la puissance d’agir de tous, pour sortir l’administration de sa solitude face à la grandeur des défis qui l’attendent.
Son talon d’Achille : Le risque « d’ubérisation » de l’acteur public par des plateformes d’intérêt privé et d’affaiblissement de sa capacité de régulation.
Entendez-vous les co ?
Le champ des communs, qui trace son chemin dans les collectivités en France, en Europe et ailleurs, nous dessine quelques pistes à suivre pour ce troisième imaginaire. Par commun, on désigne une ressource partagée, gérée, et maintenue collectivement par une communauté ; celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en définissant un cadre de droit pour ses usages. Partout en Europe, des villes explorent, entre contrôle de l’État et mécanismes du marché, une troisième voie pour repenser la gestion collective de ces biens que l’on appelle « communs ». En Italie par exemple, des collectifs de citoyens s’organisent pour prendre en charge et animer, avec le soutien des municipalités, des lieux culturels ou patrimoniaux, des services sociaux ou des ressources naturelles comme l’eau.
Comme la montée des eaux fragilise nos littoraux, la hausse de la défiance envers l’acteur public fragilise nos modèles démocratiques, et les administrations publiques qui en découlent. Dans les imaginaires dystopiques de la crise, le rôle de l’État et de l’acteur public en général oscille entre deux polarités : la « dictature verte » d’un côté, la disparition de l’État, auquel se seraient substituées des sociétés survivalistes plus resserrées, de l’autre. Dans les deux cas, il semble difficile de faire exister l’idée de démocratie et de participation dans la cité. Pour prévenir cet effritement, la puissance publique pourrait stimuler des modes de participation à la fois plus multiples, plus radicaux et plus continus. Elle développerait, par exemple, des partenariats public-commun permettant aux citoyens et usagers de s’impliquer dans la gestion et la gouvernance d’un objet identifié comme un commun.
Les coaches et les arbitres
Dans ce monde, l’administration jouerait le rôle de coache et d’arbitre. Elle ferait en sorte de donner des capacités et de la confiance aux acteurs : aux agents de terrains qui sont aux premières loges pour ajuster le tir de l’action publique et prendre des initiatives et à la société civile, réservoir de forces vives, pour agir.
En tant qu’arbitre, l’administration serait garante du respect du droit d’accès de tous aux ressources communes. Les usagers, malgré leurs différences, seraient invités à définir ensemble des règles d’usage : ainsi les coopératives de pêcheur, un club de pédalo et des gestionnaires d’une usine hydro électrique devraient-ils trouver un terrain d’entente pour garantir la préservation d’une réserve d’eau. Ces terrains de co-gestion seraient des terreaux fertiles pour de nouvelles sociabilités, posant les bases d’un ciment social indispensable pour réagir à un changement soudain.
Ces administrations mutantes sont, bien sûr, caricaturales, et chacune a ses défauts et fragilités. Reste qu’elles dessinent une action publique dont les métiers, les modes de décision, les outils de pilotage se sont transformés, parfois drastiquement, pour agir sans la vision rassurante d’un futur linéaire. Puisant dans le champ des arts, de la construction, de la programmation informatique, elles posent l’hypothèse que les sources d’inspiration les plus fertiles ne sont pas forcément celles qu’on croit. Elles nous invitent, nous, praticiens de l’innovation publique, agents, concepteurs en tout genre, à mener un travail ambitieux, prospectif et créatif sur l’administration publique dans un contexte de transitions.
Pour cela, on peut compter sur des acteurs ayant placé au cœur de leur démarche l’enrichissement des imaginaires du futur, comme U+ le réseau de l’université de la pluralité, des acteurs de la recherche sur l’innovation publique, par exemple la chaire ENA/ENSCI sur l’innovation publique, ou des praticiens, à l’image du cycle action publique 2042 de prospective sur l’administration publique de l’agence Vraiment Vraiment.