A Lezoux, constatant que la réserve de livres du territoire se trouvait essentiellement chez les habitants, les médiathécaires ont imaginé une bibliothèque mobile, outil de partage de livre géré en semi-autonomie par les lecteurs. A Cluny, on accompagne la prise en charge des aidants qui s’appuie sur une coopération entre des relais de confiances (bureaux de tabacs, pharmacies…) et les services sociaux. A Revin, la conception par les usages d’un nouveau lycée amène à ouvrir un peu plus cet espace aux habitants, devenant ainsi un espace quasi public. Et dans le secteur privé, Sauvlife fait la jonction entre le citoyen qui donne l’alarme d’un arrêt cardiaque et le pompier prêt à intervenir.
Pour disparates qu’elles paraissent, ces idées partagent toutes un point commun : elles opèrent un décalage vers le droit d’usus, d’usage d’un bien ou d’un droit, au détriment du droit d’abusus, d’user le bien jusqu’à sa destruction. Sous certains aspects, elles s’inscrivent dans une logique de commun, c’est à dire dans le principe d’une communauté d’usage capable de définir ses propres règles d’utilisation de la ressource, considérée comme un bien ou un droit, ouvert à l’ensemble des utilisateurs, afin de défendre, préserver ou améliorer cette ressource.
Souvent conçues et testées dans une démarche expérimentale, ces initiatives offrent des réponses efficientes et nouvelles aux enjeux qu’elles traitent. Mais sous leur apparente simplicité, elles posent de nombreux challenges juridiques en matière de mise en œuvre pour l’acteur public. Quid de la responsabilité de l’acteur public en matière de risque sanitaire et de salubrité des aliments d’un frigo partagé, qui s’adresse de facto à des usagers en dehors du seul spectre des membres de l’association qui l’ont conçu ? Quid du statut des contributeurs de Sauvlife, qui s’apparentent presque à des pompiers, mais qui ont également la liberté de ne pas intervenir ? Dans le cas du lycée, comment rendre possible un usage multiple d’un équipement public réservé à des mineurs ?
Quand certains pans de l’action publique sont gérés et utilisés de manière mutualisée, cela bouscule fondamentalement les piliers de l’acteur public : sa responsabilité face aux risques, ses contributeurs et la manière de les valoriser, la perméabilité avec le secteur marchand et même la légitimité à lever l’impôt pour financer des services devenus communs.
Sans surprise, faute de cadre juridique clair et sécurisant, rares sont les initiatives de ce type qui passent le cap de l’expérimentation. Et quand cela advient, cela tient souvent à des qualités individuelles : un élu prêt à prendre le risque, des équipes d’agents et des citoyens à l’implication exceptionnelles.