Et vous, avec la police, ça va ? Première approche d’une sociologie de la sécurité

En avril dernier, le gouvernement annonçait la création du “Lab’Psq”, observatoire, Think Tank & incubateur visant à associer chercheurs et acteurs de la sécurité à la réflexion sur une politique publique concrète : la police de sécurité du quotidien. L’initiative est d’importance et nous espérons avoir rapidement l’occasion de vous débriefer ses réalisations ! En attendant, c’est l’occasion pour nous de revenir sur notre rencontre avec Eric Chalumeau, spécialiste des questions de sécurité et de police, ex-commissaire divisionnaire, universitaire et co-directeur d’un master spécialisé et actif dans de nombreuses instances (1). Notre collègue Christine Milleron (ESOPA Productions) l’avait convié le 23 novembre dernier dans le cadre d’un « déjeuner-recherche ».

Rappel de quelques faits

Eric Chalumeau nous rappelle que « la » police n’existe pas, il n’y a que « des » polices qui sont autant de moteurs de l’action publique : d’une part la police régalienne qui protège l’Etat, voire la raison d’Etat (police aux frontières, forces de maintien de l’ordre gendarmerie mobile et CRS, le renseignement, les espions à l’extérieur, le contre-terrorisme et la DGSI), d’autre part la police judiciaire (crime organisé, les grands flics, l’action judiciaire placée sous le contrôle des juges d’instruction), ensuite la police « à tout faire » (circulation, police de proximité essentielle détractée et pourtant essentielle dans son rapport aux habitants).

Ensuite, il est toujours bon de rappeler que les phénomènes de violence ont plutôt tendance à baisser sur le long terme. Eric Chalumeau évoque le vieux concept de « sauveté », qui nous rappelle une époque où le concept de sécurité n’existait pas : toute proportion gardée, si le Moyen âge avait perduré nous aurions 5 fois plus d’homicides aujourd’hui ! Il faut également rappeler à quelle point la violence est sexuée : 85% des violences sont commises par des hommes.

Petit lexique des concepts de la sécurité

Impossible de comprendre ce qui se joue dans les questions de sécurité sans se familiariser avec un certain nombre de concepts.

Eric Chalumeau rappelle par exemple quelles sont les quatre grandes familles de données à partir desquelles on tente d’apprécier l’état de sécurité dans notre pays : d’une part nos représentations sociales (qui dépendent en particulier du niveau scolaire), d’autre part nos perceptions (qui, combinées aux représentations, produisent le sentiment de sécurité ou d’insécurité), ensuite la victimation, qui décrit le fait de subir une atteinte (actuellement mesurée par l’enquête Cadre de Vie et Sécurité réalisée sur 23 000 personnes), et enfin les statistiques de la délinquance. Celles-ci (environ 3, 5 millions de crimes et délits annuels) sont à plus de 90% nourries par les plaintes des victimes, or la propension de la police  à prendre les plaintes est variable (elle est par exemple plus forte en Angleterre où les policiers peuvent se déplacer à domicile si nécessaire pour prendre une plainte).

Mieux vaut ne pas confondre non plus « sûreté » (entendu comme le droit d’une personne humaine contre les agressions), avec « sécurité » (qui recouvre la prévention des risques endogènes, par exemple un accident de train), ni avec « prévention situationnelle » dans laquelle on s’intéresse moins aux délinquants qu’à la réduction du risque de passage à l’acte (par exemple en travaillant sur l’éclairage d’une rue).

Eric Chalumeau a une approche du concept de délinquance particulièrement intéressante. Il nous indique qu’il s’agit d’une fabrication sociale, dont on connaît les racines (carences affectives lourdes qui développent une agressivité chronique), et dans laquelle le rapport à l’éducation joue un rôle majeur.

Le « co » et les approches systémiques n’ont visiblement pas épargné les questions de sécurité : on parle depuis quelques années de co-production de sécurité (notamment entre les directeurs de la police et les conseils de sécurité locale), mais aussi de continuum de sécurité, pour caractériser l’effort systémique et coordonné que doivent accomplir les acteurs de la sécurité pour parvenir à leurs fins. Force est de constater que la population reste aujourd’hui la grande absente de cette dynamique de co-production… une piste de travail pour le Lab’Psq ?

Une sociologie de la police

Mais que « fait » la police, à savoir que voit-on effectivement lorsque l’on observe de près le travail des policiers ? Quel écart entre la fonction officielle et la réalité ? Qu’est-ce qui se joue dans la « discrétionarité policière », selon laquelle le policier sélectionne lui-même parmi les tâches officielles, et construit sa propre stratégie ? Cette sociologie de la police a été abondamment étudiée, notamment par le sociologue Dominique Monjardet et son ouvrage « Ce que fait la police » sorti en 1996.

Eric Chalumeau rappelle que le travail de policier s’est totalement transformé en quelques décennies. Mais des points d’inflexion précis existent, par exemple avec les Assises de Villepinte sur la sécurité en 1997, sous le gouvernement de Lionel Jospin. C’est à leur suite que sont créés les « contrats locaux de sécurité », mais aussi 15 000 postes d’emplois-jeunes « adjoints de sécurité ». Ces derniers ont  contribué à changer significativement les comportements des personnels plus âgés, qui, grâce à eux, ont mieux intégré les codes de la jeunesse et changé leurs approches des jeunes délinquants. La police de proximité, ensuite supprimée sous la présidence Sarkozy, a également considérablement influé sur la sociologie policière, avec ce qu’on appelle le « community policing », une police plus et mieux ancrée dans les cultures et les communautés locales. La police de sécurité du quotidien constitue aujourd’hui une tentative de relance de cette pratique de proximité.

Et aujourd’hui, et demain ? Quels sont les nouveaux thèmes qui agitent tous ceux qui réfléchissent et travaillent sur la sécurité ?

 Figure bien sûr dans cette liste la prévention de la radicalisation violente (à lire notamment « La fabrique de la radicalité » par les sociologues Laurent Bonelli et Fabien Carrié, qui ont étudié en profondeur l’itinéraire de 120 jeunes djihadistes, leur parcours familial et scolaire). Mais aussi le lien entre la police et la cohésion sociale, sujet de plus en plus marquant avec la montée des mouvements imprévisibles, tels les gilets jaunes.

Mais aussi l’éternel retour du « local ». Eric Chalumeau évoque la question du rapport de la police au territoire et à la démocratie locale, ou encore le rapport aux habitants, pointant le rôle que jouent dans ce domaine les nouveaux directeurs de la sécurité dans un nombre croissant de collectivités (cf l’Association nationale des cadres territoriaux de la sécurité, ANCTS). Les enjeux en la matière sont forts, par exemple pour traiter le mal-être des policiers, l’une des professions la plus atteinte par le suicide : outre le manque de reconnaissance, le défaut de projet de vie locale ou la question du logement sont des facteurs déterminants. Beaucoup de situation requièrent des réponses spécifiquement locales. Erich Chalumeau cite par exemple l’agglomération lilloise où « l’entreprise stupéfiants », tous « métiers » confondus (guetteurs, livreurs, revendeurs, collecteurs, chefs d’équipes, grossiste, têtes de réseaux..) emploierait l’équivalent de 3500 ETP, ou la création de brigades spécialisées pour contrer la montée des incivilités comme à Paris. Il faut également citer la controverse autour des « voisins vigilants », devenu un business florissant développé partout en France par une entreprise marseillaise.

Mais pour étudier et comprendre tous ces phénomènes, il faut des moyens. Eric Chalumeau déplore que la quasi totalité des crédits d’études aient été réorientés vers des études quantitatives telles que l’enquête annuelle CVS citée plus haut, alors qu’il nous faudrait disposer d’une compréhension plus qualitative des phénomènes en émergence….

Pour conclure : Et s’il n’en fallait qu’un ?

Un ouvrage : Dominique Monjardet et son ouvrage de référence « Ce que fait la police. Sociologie de la force publique » Editions La Découverte Paris 1996

Un film : The Policeman du réalisateur Daniel Petri, sorti en 1981

Un centre de recherche : le Home Office Research Group (UK). Mais Eric Chalumeau cite également les travaux du Centre international de criminologie comparée de l’Université de Montréal que dirigeait le chercheur Jean-Paul Brodeur, ou encore le Cesdip en France.

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(1) Présentation d’Eric Chalumeau

Après dix années au sein des services actifs de police, il a rejoint l’institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI) lors de sa création en 1989 où il a successivement occupé les fonctions de directeur des études, directeur de la formation, directeur des activités d’ingénierie et de conseil. Ces différents postes lui ont permis d’animer et de développer un important réseau d’expertise dans le champ de la sécurité intérieure.

Commissaire divisionnaire honoraire de la Police Nationale, il a dirigé, depuis le 1er octobre 2001, les activités de conseil en sûreté de la Société Centrale d’Equipement du Territoire (SCET), filiale de la Caisse des Dépôts et des Consignations, en tant que directeur de sa filiale : Suretis. L’entreprise est devenue une filiale d’ICADE le 30 mars 2005 puis indépendante le 31 mars 2013.

Au titre de ses activités universitaires, il est codirecteur du Master « Management des risques » de l’Université Paris Ouest Nanterre. Il a publié de nombreux articles et ouvrages dans les domaines du management des risques et de la criminologie.

Par ailleurs, il est ancien membre du Conseil d’Orientation de l’Observatoire National de la Délinquance et de la Réponse Pénale et président du Syndicat du Conseil en Sûreté.