Nous sommes dans la salle de conférence d’un hôtel d’Istanbul, ce lundi 30 octobre. Mes voisins de table viennent du Paraguay, d’Afrique du Sud, du Pakistan, d’Indonésie, de Moldavie ou encore de Finlande. Au total l’UNDP Eurasia et Nesta (GB) ont réuni pour deux jours 140 représentants issus d’une cinquantaine de pays du monde entier. Ce sont des fonctionnaires, des représentants de think et do-tanks, des entrepreneurs sociaux, des designers ou encore des créateurs de start-ups, notamment dans le champ de la blockchain. L’objectif est de réfléchir tous ensemble aux limites actuelles de l’innovation publique et à son avenir.
Principal message à retenir de ces deux journées : faisons sauter les digues qui existent entre l’innovation publique, l’innovation démocratique et civique, l’innovation sociale et l’innovation politique ! Ouvrons une nouvelle ère et créons un mouvement qui s’attaque en profondeur aux changements bureaucratiques et institutionnels dont nous avons besoin. Premières impressions et quelques pistes d’action au retour des rives du Bosphore…
Youpi, voici venu le monde de la complexité et de l’incertitude !
Pourquoi tout cet effort actuel en matière d’innovation publique, et surtout pourquoi faut-il dorénavant aller encore beaucoup plus loin ? Marco Steinberg (Snowcone & Haystack) donne le ton : « Parce que nos gouvernements sont en décalage avec la société et travaillent pour un monde qui n’existe plus ». Aucun gouvernement dans le monde n’est aujourd’hui en mesure de traiter à méthode constante les grands enjeux auxquels nos sociétés doivent faire face, tels que les écarts sociaux croissants ou les défis environnementaux. Pour Marco Steinberg, trois facteurs accélèrent aujourd’hui ce phénomène :
L’échec des solutions simplistes. Nous savons maintenant que les solutions sont multidimensionnelles et multi-partenariales : elles exigent d’actionner une grande diversité de leviers que personne ne détient à lui seul. Pour l’architecte et innovateur social britannique Indy Johar, les sciences de gestion (ex: la conduite du changement) ont donné l’illusion qu’il était possible de « gérer » la complexité ou qu’une bonne stratégie suffisait à traiter un problème. Dans leur foulée, les statistiques ont contribué à masquer la violence des situations vécues par les individus exclus de la société. Mais la réalité est tenace, elle est multiple et contextualisée : l’idée « qu’un seul héros peut tuer le problème d’une seule balle » est une chimère. Il faut donc réinventer les modèles de gouvernance et de pouvoir -sinon Facebook s’en chargera pour nous !
L’ère de l’incertitude. Nous sommes passés d’une gestion du risque à une gestion de l’incertitude : alors que le risque repose sur une probabilité d’échec calculée à partir de nos expériences précédentes, nous devons aujourd’hui affronter des enjeux inédits dans lesquels nous avons peu ou pas d’expérience. Face aux grands enjeux environnementaux ou encore aux migrations climatiques, nous entrons dans l’inconnu. Or si les institutions peuvent relativement bien anticiper et traiter les risques, elles sont en général assez démunies pour aborder l’incertitude…
La confiance en berne. Nous sommes entrés dans la période de l’anti-establishment et des fake-news. Dans cette nouvelle ère consacrée par la présidence Trump, pour être légitime il ne suffit plus de détenir un pouvoir démocratique, ni de fournir des preuves tangibles. Pour les laboratoires d’innovation publique notamment, cette crise pourrait bien constituer un terrain miné… Justyna Król, fondatrice de l’agence Pracownia Miejska raconte par exemple comment, lors d’une démarche de prospective participative réalisée sur un an avec une municipalité polonaise, l’équipe s’est retrouvée de fait avec deux clients : les équipes de la municipalité d’une part, et les associations locales en opposition, avec le risque que les données collectées soient instrumentalisées par les deux parties… Pour sortir de ce mauvais pas, Justyna explique comment l’équipe a mobilisé les étudiants de l’université, qui n’étaient pas soupçonnés d’être pour l’une ou l’autre des parties. L’un des enseignements est qu’il nous faudra de plus en plus comprendre les jeux d’acteurs pour mieux les anticiper et recréer de la confiance, à la fois dans le lab et dans les données qu’il produit, mais aussi privilégier les opérations cofinancées par toutes les parties prenantes plutôt que par l’une d’entre elles.
Des plaines du Bangladesh aux fjords finlandais
Parmi les organisations présentes, une quarantaine sont des laboratoires d’innovation publique et des unités innovation de gouvernements (des pionniers du MindLab danois aux nouvelles équipes innovation du gouvernement géorgien) ou de collectivités locales (d’Helsinki à la ville indonésienne de Makassar), ou encore des think et do-tanks consacrés à l’innovation dans le secteur public -comme FutureGov, In With Forward, Sitra, ou la 27e Région. Comment caractériser des initiatives aussi diverses ? Pour bien prendre la mesure de la diversité des situations, attardons-nous d’abord sur ces deux pays : le géant Bangladesh et ses 163 millions d’habitants, et le petit poucet Finlande, avec 5,5 millions d’habitants.
Le Bangladesh, l’innovation XXL. Il y a 10 ans, le gouvernement bangladais n’a pas fait le choix d’un laboratoire d’innovation mais s’est doté d’une stratégie pilotée par le premier ministre, dite TNC pour « time, number, cost », visant à réduire au maximum les délais, le nombre et le coût de tous les obstacles à la simplicité administrative et gouvernementale, dans un pays gigantesque et sous-équipé en infrastructures de toutes sortes. Anir Chowdhury, qui dirigeait auparavant des start-ups dans la Silicon Valley aux Etats-Unis, est en charge de cette stratégie depuis son lancement. Il dirige une équipe de 200 personnes de tous profils : gestion, innovation, design, sociologie…. Son rôle est de constituter un écosystème de l’innovation national à travers des programmes d’empowerment, de réforme institutionnelle et de soutien aux services innovants. L’équipe travaille à la décentralisation des services dans tout le pays, monte des partenariats public-privé et encourage une culture de transformation vers une administration orientée citoyen et tournée vers l’avenir. Une fondation a été créée sous son égide pour soutenir des projets au sein de l’administration (« Service Innovation Fund »), avec un budget de 15 Millions de dollars et plus de 170 projets soutenus sur 4 ans. L’équipe forme aussi les agents, via des opérations comme « l’empathy train » qui a sensibilisé 4000 personnes au design-thinking dans tout le pays. L’un des projets actuels vise à créer 5000 relais de services publics dans tout le pays, à moins de 3 à 4 kilomètres des habitants. En guise de comparaison, c’est 5 fois plus que le nombre de maisons de services au public que la France tente de déployer via la Caisse des Dépôts en partenariat avec le groupe La Poste…
La Finlande en mode 100% expérimental. Depuis début 2015, les services du Premier ministère finlandais sont chargés de mettre en oeuvre une politique publique visant à promouvoir une culture expérimentale dans tout le pays. Dès juin 2015, cette politique s’est traduite par des expériences menées au sein même du programme gouvernemental. En février 2016, une petite équipe pluridisciplinaire a été formée pour travailler sur le changement culturel, et créer des partenariats avec des collectivités locales, des laboratoires de recherche, des écoles, des groupements d’entreprises, etc. Les méthodes mises au point relevaient des sciences comportementales et avaient pour critères la mesurabilité, l’orientation utilisateur, l’inclusion et l’interaction. Dans un rapport publié en mai 2016, deux freins ont été identifiés permettant de comprendre le manque de culture expérimentale dans le pays : l’absence de financements pour les expérimentations à petite échelle, et la difficulté à faire changer d’échelle les solutions innovantes. L’année suivante des fonds ont été mis en oeuvre et une plateforme a été mise en ligne, avec un succès rapide à la clé : via 3 appels à candidatures, plus de 400 profils ont été saisis, représentant plus de 150 expérimentations. Celles-ci comprennent le « revenu minimum pour tous », ou encore des projets de design de services pour améliorer l’accueil des migrants. En 2018, l’équipe prévoit de lancer une grande démarche d’évaluation pour mesurer à quel point les projets ont influé sur le leadership, sur les marchés publics, les questions d’éthique, et quelles sont les perspectives à long terme pour le gouvernement.
De multiples trajectoires, mais un mouvement commun
Alors comment comparer les trajectoires de démarches aussi différentes que celles de la Finlande et du Bangladesh ? Comment sortir des étiquettes habituelles et trouver des terrains communs pour l’avenir ? Pour y parvenir, il a été demandé à chacun des 40 « labos » de remplir une fiche d’identité imprimée en A3. Une fois affichées au mur de l’hôtel, tous les fiches forment un beau patchwork d’initiatives aux ambitions et aux activités diverses.
Puis pour tenter d’y voir plus clair, Nesta nous propose de nous positionner sur une grande matrice matérialisée sur le sol de la salle, formée d’un axe « Création de capacités / Création de solutions » et d’un autre axe « Agenda de l’acteur public / Agendas émergents ». Chacun dispose de deux vignettes : « d’où nous partons », et « où nous allons », et les place librement sur la matrice. Une belle chorégraphie en perspective ! chacun s’éxécute et nous commentons ensemble les résultats, en les mettant en perspective par rapport à la matrice préalablement conçue par Jesper Christiansen du Nesta. Cette matrice (ici traduite en français par mes soins) donne des indications pour tendre vers un mouvement commun à la croisée entre acteurs de l’innovation publique, de l’innovation civique et démocratique, de l’entrepreneuriat social ou encore des solutions numériques :