Une conférence autour de la notion de maîtrise d’usage, avec Talking Things, Atelier Georges et Cuesta.
Quelle place pour les usagers dans la fabrique des nouveaux équipements publics ? Alors que les administrations semblent de plus en plus ouvertes aux enjeux de la co-conception avec les citoyens pour mieux positionner les politiques publiques, l’ingénierie de production du cadre bâti reste soumis à des contraintes juridiques et techniques complexes, qui laissent peu de place à d’autres voix que celles des experts. En parallèle, la notion de « maitrise d’usage » revient de façon récurrente dans les corps de métiers sollicités sur ces sujets – notamment l’architecture, la programmation, l’urbanisme – par opposition aux traditionnelles « maitrise d’oeuvre » et « maitrise d’ouvrage », qui portent, outre la spécialisation technique, une légitimité juridique.
Ce jeudi 13 octobre, trois structures professionnelles d’horizons divers ont accepté de notre invitation à mettre cette question en débat, en regard de projets et d’expériences récentes. Trois échelles de projet sont abordées : celle de la fabrique de la ville, à travers l’expérience d’Atelier Georges, un jeune cabinet d’urbanisme spécialisé dans l’accompagnement de la programmation urbaine par des méthodes participatives. Celle de la fabrique du territoire, à travers le retour d’expérience de la Scop Cuesta sur le grand projet d’aménagement de la vallée de la Vilaine, commissionné par Rennes Métropole. Et enfin la fabrique des politiques publiques, par le témoignage de l’agence de design Talking Things sur la modernisation d’une Maison de la Petite Enfance dans le département du Val d’Oise.
Atelier Georges
Comment et pourquoi apporter une expertise d’usage dans la programmation urbaine ?
Les processus conventionnels de fabrication de la ville ont beaucoup de difficultés à intégrer véritablement l’usager. Pour Yvan Okotnikoff, co-fondateur de l’Atelier Georges, une des raisons à cela, c’est que les principaux outils de l’urbanisme ont été élaborés puis mis en place à une époque où la ville se développe quasi exclusivement sur des espaces libres hors les murs. L’usager ne peut alors pas participer : il n’existe tout simplement pas. Pour combler cette absence, les études de marchés se substituent aux futurs habitants et la (les) collectivité(s) aux futures communautés.
Un demi-siècle plus tard, la programmation urbaine repose toujours sur la recherche d’équilibres entre les projections économétriques d’une part et la représentation technico-politique de l’autre. Or, sur le terrain, maîtrise d’œuvre et maitrise d’ouvrage constatent une tendance à la divergence plutôt qu’à la convergence. Pour l’Atelier Georges, l’expertise d’usage est un des leviers qui permet de dépasser des situations de blocage liées à une sur-programmation (le projet ne rencontre pas le marché) ou à une sous-programmation (le marché ne rencontre pas de projet).
Depuis la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (loi dite SRU du 13 décembre 2000), la ville ne se conçoit plus ex nihilo, mais nécessairement en extension des tissus existant ou sur elle-même, c’est à dire au contact des riverains et des futurs usagers. Les convoquer permet de mieux anticiper les mutations de la ville dans la continuité de son environnement économique et social.
Sur le plateau du Haut-Montreuil, Atelier Georges développe une approche d’urbanisme inclusif, en invitant tous les acteurs de la chaîne de production du bâti (mairie, concepteurs, usagers, investisseurs, bailleurs). Les ateliers du plateau sont l’occasion d’interroger les éléments de programme, mais aussi des questions plus techniques tels que le portage du foncier, les outils de financement participatif, la configuration des logements et les modes constructifs.
Dans cette forme de circuit court de l’immobilier, on envisage un espace habité plus désirable – puisque les spécificités d’usages sont prises en compte en amont – et plus abordable – puisqu’on supprime des intermédiaires.
Cuesta
Cuesta est une coopérative qui explore l’apport du champ artistique dans les problématiques de territoire. Dans le projet d’aménagement de la vallée de la Vilaine, l’arrivée de Cuesta est intéressante en soi : « Ce projet avait été remporté par Ter, une agence de paysagistes-urbanistes, nous racontent Alexandra Cohen et Agathe Ottavi, qui nous a invitées à accompagner le projet d’aménagement par une réflexion sur l’identité du territoire, à travers une approche culturelle. Voilà une image extraite du dossier qui avait gagné le concours. Ce qu’on y voit, c’est une proposition paysagère et urbaine forte qui s’articule autour d’une grande esplanade piétonne… en fait c’est une proposition dans laquelle les acteurs locaux ne se retrouvaient pas. Cela a pour nous été un point de départ pour enclencher la démarche culturelle que nous avons définie en relation étroite avec les paysagistes et en associant un collectif d’architectes rennais Bureau Cosmique ».
Dans cette phase de recherche, le travail de Cuesta s’est donc attaché à compléter la vision des paysagistes par une vision à l’échelle humaine, inspirée des pratiques des habitants. L’équipe part donc en immersion à la rencontre des initiatives locales, « avec un repérage sur deux critères : des initiatives ouvertes au public, et ayant un lien avec le territoire et une attention à l’environnement ». A travers ces visites de jardins partagés, de pépinières, de locaux associatifs … un tracé alternatif se dessine dans la vallée. « On s’est rendu compte que la vision du projet par la Métropole était conditionnée par leur compétence en matière de production d’infrastructure. Or les traversées et escales que nous avons organisées ont permis de faire émerger la nécessité d’une « animation » du territoire pour le valoriser, à travers des relais de l’identité du territoire : des espaces mais aussi des gens — acteurs et habitants-relais. Un budget était défini pour l’aménagement des espaces … mais rien n’était prévu pour soutenir et valoriser ces relais. Il fallait donc faire entrer ces points informels dans une vision institutionnelle de l’aménagement du territoire.”