Après une licence de sociologie à la London School of Economics, Cécilia Barbry y a également réalisé un master en politiques publiques. C’est dans ce cadre qu’elle a écrit un mémoire sur les liens entre « l’evidence-based policymaking » (dont il est question ici) et la politique de santé mentale au Royaume-Uni. Après des expériences professionnelles en collectivité en France, dans des ONGs en Bolivie, dans un établissement pénitentiaire au Portugal et au Parlement à Londres, elle travaille actuellement chez ASDO Études (lien externe), un cabinet d’études sociologiques appliquées aux politiques publiques.
Elle nous a très gentillement permis de reproduire cet article, rédigé par ses soins, sur notre blog. Nous espérons qu’il vous éclairera autant qu’il nous éclairera sur les enjeux du courant « evidence-based ».
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Présent dans les pays anglo-saxons depuis plusieurs années, le courant « evidence-based » est de plus en plus souvent érigé comme un modèle à suivre dans les pratiques des politiques publiques et du développement international, même si des voix commencent à s’élever pour en pointer les limites. Suivez le guide pour un rapide tour d’horizon des origines du courant et de ses justifications. Ses principales limites sont abordées dans la deuxième partie (lien externe).
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Les origines de l’« evidence-based policymaking »
L’idée principale de l’« evidence-based policymaking » (EBPM) est d’élaborer les politiques publiques à partir de la preuve (evidence) de ce qui marche, plutôt que de ce que les politiciens pensent être la meilleure solution.
Cette idée est bien sûr loin d’être nouvelle. Elle fait écho à de nombreuses démarches entreprises au cours des siècles, notamment à l’époque des Lumières ou du courant technocratique (lien externe), pour suivre les solutions éclairées par la science plutôt que de suivre telle ou telle croyance. C’est une tendance présente pendant une bonne partie du 20ème siècle aux Etats-Unis, en Australie et en Europe.
Cependant, depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000, cette idée a commencé à susciter un intérêt nouveau. Au Royaume-Uni, c’est le gouvernement Blair (1997-2007) qui est crédité pour être à l’origine de cette nouvelle impulsion. En 1999 est publié un document officiel (lien externe) dans lequel est expliquée la volonté du gouvernement de moderniser l’action publique en luttant contre les idéologies, en s’attaquant aux causes des problèmes et pas seulement aux symptômes, et en proposant des solutions à long terme basées sur la « preuve » de ce qui fonctionne.
La justification de l’« evidence-based policymaking »
La justification première de l’EBPM est la volonté de « dépolitiser » le plus possible l’action publique, pour que les décisions soient prises en fonction des faits établis plutôt qu’en fonction de l’opinion des dirigeants politiques actuellement au pouvoir, ou de considérations politiques et émotionnelles qui vont parfois à l’encontre de l’intérêt général.
Il y a de nombreux exemples de politiques publiques qui ont été prônées par l’ensemble de la communauté scientifique mais dont la mise en œuvre a été entravée ou fortement retardée à cause de considérations politiques contestables. C’est le cas notamment de l’utilisation massive du préservatif. Malgré la preuve irréfutable de son efficacité dans la prévention des maladies sexuellement transmissibles, ce n’est pas une pratique qui est systématiquement et institutionnellement favorisée dans certains pays fortement religieux.
Dans un domaine différent, en 1832 la ville de New York a volontairement ignoré les recommandations des scientifiques concernant le diagnostic et le traitement d’une épidémie croissante de choléra. Les dirigeants avaient peur de provoquer des conséquences économiques catastrophiques pour le commerce de la ville s’ils reconnaissaient publiquement l’épidémie. Ce n’est que lorsque l’épidémie s’est aggravée au point que ses effets en devenaient clairement visibles que les dirigeants ont finalement décidé d’y remédier (voir par exemple cet article d’Ezrahi (lien externe)).
Ce serait une erreur de croire que les considérations politiques prennent le pas sur les recommandations scientifiques uniquement dans les pays fortement religieux ou lors de temps révolus, quand les gens étaient moins « raisonnables ». L’actualité récente au Royaume-Uni nous a montré à quel point l’avis des « experts » sur les conséquences du Brexit pouvait être massivement rejeté par la majorité de l’électorat. Lorsque certains contextes suscitent des émotions fortes telles que la colère ou la peur, il peut être difficile d’avoir une évaluation objective de la réalité. L’EBPM cherche ainsi en partie à contrer l’impact que peuvent avoir ces émotions fortes sur la prise de décision, et assurer que les dirigeants agissent « la tête froide » pour l’intérêt général.