Le processus de création des labs
Comment les projets sont-ils conçus ? Beaucoup s’inspirent d’expériences existantes comme le MindLab, qui a la générosité de documenter abondemment son travail -voir par exemple ce « MindLab journey », 15 ans d’histoire du MindLab sous forme d’affiche présenté à l’occasion de LabWorks. Mais la plupart tâtonnent et le niveau d’apprentissage est encore très faible. Presque tous les nouveaux projets font l’objet d’une commande politique, très institutionnelle, avec une pression souvent très (trop) forte. Beaucoup n’ont pas été pré-conçus « sous le radar », à partir de premiers tests préalables, mais doivent au contraire se lancer dans le grand bain dès leur lancement, non sans une certaine fébrilité. Par ailleurs beaucoup d’équipes reconnaissent manquer de compétences dans les processus d’observation, d’écoute et de conception créative : on compte encore peu de designers et de sociologues, et la plupart s’appuient encore sur des profils généralistes.
Dans ce contexte, quelles sont les chances de survie d’un lab ? La question de l’ingénierie de création des labs se pose très clairement. Comment s’y prendre ? Et par quoi commencer ? Quelle trajectoire viser, avec quels étapes ? Quelle gouvernance, qui finance et qui décide quoi ? Il y a probablement là des leçons à tirer à partir des succès et des difficultés dans des programmes tels que Creative Councils (mené par le Nesta en GB), de la démarche de la Transfo (France), ou encore de iTeams, le programme porté aux Etats-Unis par la Fondation Bloomberg. Cette dernière a accompagné une première vague de 4 grandes métropoles américaines pour les aider à se doter de leur « Innovation Team » (iTeam). Pour cela elle a investi aux côtés de la ville candidate (environ 1 million de dollars pour financer le fonctionnement de l’équipe pendant 3 ans) et elle l’accompagne à travers un programme en 4 étapes. Une nouvelle vague de 14 métropoles vient d’être lancée, à laquelle participent des villes telles que Austin ou Syracuse. Une démarche méthodique, qui semble accréditer -comme nous le pensons à la 27e Région- l’idée que l’on ne « décrète » pas un lab, mais on le « devient » ; il s’agit plutôt de lancer un processus expérimental, par étapes, et de passer progressivement d’une série d’initiatives en « one shot » à une approche systémique et continue.
Des cultures qui convergent…
Une des bonnes idées du Nesta a consisté à réunir dans le même séminaire toute la variété des disciplines qui inspirent les « labs », en proposant des interventions, des ateliers et des masterclass sur le design (service design, design thinking, design social), les approches ethnographiques et l’observation participante, les techniques de nudge issue de l’économie comportementale et des recherches en psychologie, l’expérimentation sociale (en anglais randomized social control), et bien sûr l’open data et toutes les recherches autour des big data et des politiques prédictives (ex: la data pour prévenir des risques d’incendies). Pour l’instant, l’impression qui prédomine est celle de disciplines un peu en silos, qui s’ignorent voire se méfient les unes des autres et montrent les muscles pour montrer qu’elles « performent » plus que les autres. Les techno-centrés trouvent les socio-centrés trop mous, tandis que ces derniers reprochent aux premiers leur manque de réflexivité, leur fascination aveugle pour l’uber-isation de la société. Mais des ponts existent évidemment. Samir Doshi, qui conseille le Lab de l’agence américaine US AID, est l’un des auteurs du « Principles for digital development », qui cherche justement à faire le lien entre open data et soutenabilité. Et comme le suggère Giulio Quaggiotto du Nesta, l’avenir est sans doute à l’articulation entre des approches qualitatives (de type ethno), et des approches plus quanti (l’approche data). Giulio cite par exemple le travail de Premise qui s’est engagé à réduire radicalement le temps habituellement utilisé par les organismes statistiques officiels pour collecter des données dans les villages du Brésil. Nul doute qu’à l’avenir, les « labs » devront travailler sur un mode encore davantage pluridisciplinaire qu’aujourd’hui s’ils ambitionnent de traiter des enjeux systémiques.
…et qui divergent
Mais la controverse existe, notamment lorsqu’il s’agit de se demander si ce sont les arts ou les sciences qui vont permettre de transformer le secteur public -un débat qui opposait Christian Bason, nouveau patron du Centre Danois du Design, et David Halpern, chef du Behavioral Insights Teams auprès des services du Premier Ministre anglais et fervent partisan des méthodes comportementales et de l’expérimentation sociale. Pour Bason, la messe est dite : « En 8 ans de conseil en management chez Ramboll, je n’avais jamais vu un rapport changer la vie des gens. Le design, si. ». Pour Bason, c’est surtout le leadership sur lequel il faut travailler, créer de la curiosité chez les dirigeants, lui amener des insights. Le design permet de penser ce qui n’existe pas encore. A la question « Qu’est ce que l’Etat demain ? », le design peut formuler des scénarios, la donnée scientifique ne peut pas. Bien entendu, au final chacun s’accorde à dire qu’il s’agit de combiner les deux. Mais toute la science du monde ne parviendra pas à saisir la complexité humaine…
——————————-
Les principaux labos d’innovation publiques présents à LabWorks : Nouvelle-Zélande : Auckland Co-Design Lab ; en France, le SGMAP, le i-Lab du Départment de Loire Atlantique; the MBR Centre for Government Innovation in UAE (Dubai, Emirates Arabes) ; en Grande-Bretagne, the Northern Ireland Executive Innovation Lab, the UK Policy Lab, BIT and the UKTI Ideas Lab; en Autriche, CityLab Graz; GobLab du Chili ; PS 21 de Singapore ; du Canada, Alberta Co-Lab et l’innovation lab de la Ville de Guelph; en Hollande, Future Centre De Werf; des USA, i-teams de Jersey City, Memphis, Syracuse et Boston (New Urban Mechanics), the Center for Economic Opportunity in New York et au niveau fédéral, the Office of Personnel Management and the Dept of Labour; de Géorgie the Innovative Service Lab; MindLab du Danemark; en Israel the Innovation Lab of the Ministry of Environmental Protection et la i-teams des villes de Jerusalem et Tel Aviv; Le Seoul Innovation Bureau de Corée du Sud ; the UNDP’s Kolba Lab en Arménie ; au Brésil, the Centre for Research and Innovation in the Supreme Audit Office et le i-Lab de la Ville de Sao Paulo; à Mexico, Mexico Abierto et le Laboratorio para la Ciudad; ANSPE from Colombia; Pemandu en Malaisie ; le Centre for Public Service Innovation en Afrique du Sud et des institutions supranationales – the UNDP Global Public Service Excellence Centre, the OECD’s Observatory for Public Sector Innovation and the EU’s Foresight and Behavioural Insights Unit. A retrouver sur la carte réalisée par le Nesta : http://www.nesta.org.uk/blog/world-labs#sthash.ZRrT1I4n.dpuf