Andrea Botero : Gouverner « pair à pair »

Portrait

Hier obsédée par la production de politiques publiques « pour les populations », la puissance publique s’est progressivement tournée vers des modèles inspirés par la co-production. Il n’est finalement guère étonnant que le modèle du « pair à pair », par exemple, popularisé par une certaine partie des acteurs et utilisateurs de l’internet, ait trouvé son pendant dans les politiques publiques.

L’Université de Aalto à Helsinki en Finlande a choisi de s’intéresser à ces modèles en publiant « Vers la production « pair à pair » dans les services publics : cas finlandais » (« Towards Peer-production in Public Services : cases from Finland »).

Il s’agit d’un recueil d’articles consacrés aux relations entre les dynamiques « pair à pair » et les services publics. La plupart des cas présentés renvoient à des évolutions récentes observées dans la société finlandaise, mais le document comprend également une perspective internationale, des éléments de réflexion historiques mais également prospectifs sur la façon dont la production « pair à pair » pourrait influer sur la structure de notre société. Bien entendu, l’internet joue un rôle tout particulier dans sa capacité à rendre ces évolutions visibles et évolutives.

Avec Andrew Gryf Paterson et Joanna Saad-Sulonen, Andrea Botero est l’une des coordinatrices de cette publication. Andrea est chercheuse en design à Aalto, et nous l’avions rencontré quelques années plus tôt alors qu’elle était venue présenter ses travaux à l’invitation de Liz Davis à l’ENSCI, consacrés notamment au suivi d’une communauté de retraités par un groupe de designers. Nous l’avons interrogé en juin 2012 à l’occasion de la parution de cette publication.

La 27e Région : Quelles seraient les caractéristiques d’une collectivité qui jouerait réellement le rôle de facilitateur de politiques « pair à pair » ?

Andrea Boterro : « Je ne crois pas qu’un modèle existe et chaque collectivité doit construire des stratégies et des tactiques adaptées au contexte local. Cependant, si l’on s’appuie sur certaines expériences et des expérimentations auxquelles notre ouvrage se réfère, jouer le rôle de facilitateur, partenaire ou « créateur de capacité » (NDLR : en anglais « enabler ») comprendra notamment des qualités comme : une attitude favorable à l’expérimentation, la transparence (dans le reporting, dans la gouvernance), une politique d’accès ouvert, une administration souple, une capacité à travailler en réseau, à rendre des comptes, à bien communiquer, à donner du pouvoir aux acteurs locaux (permettre de prendre des risques, créer de la reconnaissance, etc), reconnaître ses propres limites, une culture de confiance, etc. »

La 27e Région : Pour une collectivité ou un gouvernement, passer d’une culture ou il s’agit de « concevoir des politiques publiques pour les populations » à une autre qui consisterait plutôt à « aider les gens à construire des politiques publiques ensemble » est un défi complexe. Y voyez-vous non seulement des opportunités nouvelles, mais également des risques d’affaiblir les acteurs publics ? Si oui comment l’éviter ?

Andrea Boterro : « Il y a bien évidemment des avantages et des inconvénients. En réalisant cet ouvrage nous avons beaucoup échangé sur cette question avec les auteurs et d’autres chercheurs, et une chose semblait claire : Il ne s’agit d’être ni dédaigneux ni naïf. Je dirais que le principal risque n’est pas d’affaiblir l’Etat mais plutôt de ne pas renforcer le socle démocratique de notre société. En soir les gens ne sont ni mauvais ni stupides, ils agissent plutôt en fonction de la réalité des ressources mises à leur disposition ; l’objectif devrait être « une bonne qualité de services pour tous ». Le chemin pour y parvenir emprunte de nombreuses voies, l’une de celles-ci est assurément le « pair à pair » et les gouvernements nationaux et locaux devraient le reconnaître -tout comme il existe sans doute d’autres voies qui exigeront d’autres types de configurations que l’Etat ne pourra pas simplement ignorer ou contourner. Ces évolutions ne sont là ni seulement pour économiser de l’argent, ni pour inciter les gens à faire eux-mêmes, mais tiennent plutôt au fait de reconnaître ce qui doit être fait pour construire un monde ’habitable’.

La 27e Région : l’Université de Aalto a conduit « 365 Wellbeing projects »*. Pouvez-vous nous citer le projet le plus intéressant de votre point de vue ?

Andrea Bottero : « Je ne les connais pas tous mais j’en ai suivi plusieurs avec intérêt. Tous ne sont pas en lien avec la production « pair à pair » mais on en trouve des traces à plusieurs reprises. Je suis par exemple curieux de voir ce que la municipalité va faire du concept de soin numérique parce que c’est un domaine de « l’expérience finlandaise » que j’ai particulièrement apprécié quand je suis arrivé dans ce pays. Et en même temps l’Etat Providence a cédé beaucoup de terrain dans ce domaine… Je trouve que les étudiants ont produit des observations très intéressantes au cours de leur travail et si les décideurs prennent ces propositions au sérieux il pourrait alors se développer des choses surprenantes… »

*365 Wellbeing est un programme basé sur la conduite de 12 projets dédiés au bien-être menés dans les villes d’Helsinki, Espoo, Kauniainen et Lahti. Les projets visent à réinterroger le rôle des collectivités dans ce domaine à partir de solutions orientés à partir du patient-utilisateur.


Stéphane Vincent

Date de parution : 24 juin 2012