Et maintenant, le greenwashing numérique
Billet publié par Stéphane Vincent dans la catégorieTags: Environnement , social , technologies de l’information

Dans son intervention lors du dernier LIFT à Marseille, Adam Greenfield s’inquiétait des dérives observées dans les projets de "Smart cities". Il citait notamment l’utilisation de capteurs par Nikon à Séoul pour suivre les mouvements des passants et en faire un usage commercial, l’analyse des profils au moyen de caméras par des distributeurs de boissons à Tokyo ou par des caméras cachés par la société Quvidi. Il concluait en « questionnant sérieusement la moralite des logiciels de reconnaissance faciale à des objectifs marketing ».
Adam Greenfield est-il un grand naïf ?
Je ne crois pas... pour ma part, sans doute un peu grisé par le soleil marseillais, j’ai eu envie d’interpréter ses propos comme un appel poli à plus de responsabilité de la part des créateurs, marketeurs, investisseurs dans le business du net. Même lorsqu’on se réclame du numérique, on ne peut pas faire tout et n’importe quoi, particulièrement si l’on prétend s’attaquer aux grands problèmes de société : urbanisation, environnement, social, emploi, éducation, alimentation, énergie, crise démocratique, etc.
Disons-le, tout ceci n’a rien de nouveau, mais le numérique semble agir comme un brouilleur de neurones ultra-puissant ... M’engouffrant dans la brèche ouverte par A. Greenfield, en parfait profane et pour les besoins de la journée Re:Lift, je me suis amusé à lister d’autres dérives que chacun peut facilement observer, pour peu qu’il s’intéresse à l’actualité des projets combinant innovation numérique, environnementale et sociale.
Alors, que trouve-t-on dans cette liste de possibles dérives ? En vrac :
- On trouve des projets d’éco-quartiers numériques ultra-privatisés, conçus comme des "gated communities", de réalisation médiocre, qui prennent l’écologie comme prétexte pour mieux (re)privatiser l’espace public ;
- On trouve des réseaux sociaux alimentaires qui se présentent comme des AMAP numériques, tout en en oubliant au passage les principes fondateurs. L’AMAP numérique et à distance, c’est les avantages de l’AMAP -consommer sain- sans les nécessaires contreparties -consommer citoyen, comme par exemple visiter l’exploitation et donner régulièrement un coup de main à l’agriculteur, condition indispensable pour que s’opère réellement le fameux changement de regard entre consommateur et agriculteur ;
- On trouve des réseaux sociaux de quartiers, véritables intranets de la vie de voisinage (du compte rendu des syndics jusqu’aux goûts et profils des habitants) gérés par des apprentis JM Messier, ne présentant aucune garantie sur l’exploitation qui sera faite des données des habitants ;
- Des services numériques urbains qui risque d’encourager la gentrification plutôt que la mixité sociale ;
- Des services de crowdsourcing (de propositions et d’idées d’enthousiastes étudiants en école de commerce et autres généreux partageurs de tout poil) qui ne prévoient aucune contrepartie pour les contributeurs, hormis les sympathiques clés usb et autres teeshirts aux couleurs de la marque ;
- Des "living labs" (laboratoires d’innovation in vivo) qui risquent à tout instant de prendre les gens pour des cobayes consommateurs de produits et services, et non comme des citoyens "capables" ;
- To be continued...
Bien entendu, chacune des dérives décrites provient de cas réels, qu’il s’agisse de projets existants ou en préparation active. Le problème est insidieux, car la combinaison de toute la vulgate social/green/internet brouille les cartes et facilite les phénomènes de greenwashing et de socialwashing.
Or il faut rappeler qu’à côté de tous ces projets contestables, bien d’autres projets respectent quant à eux les utilisateurs et les citoyens, poursuivent des finalités respectueuses des libertés individuelles et remplissent des objectifs compatibles avec l’intérêt général. Il est donc urgent de tracer clairement des lignes de démarcation mentales entre les projets responsables et ceux qui visent d’abord et uniquement à faire du fric tout en piétinant les droits les plus élémentaires. Bien souvent c’est aux valeurs portées par un projet technique qu’il faut s’intéresser, plus qu’aux possibilités techniques offertes par le projet lui-même.

Bon, et maintenant on fait quoi ?
Personne n’a très envie de jouer au moraliste, ni d’évoquer des chartes éthiques qui jouent elles-mêmes le jeu du socialwhashing (responsabilité sociale des entreprises et autres cotations éthiques). Nous sommes tous confrontés personnellement à ces questions, dans nos métiers et nos pratiques professionnelles. D’ailleurs, il s’agit tout autant d’une question morale que d’une question d’efficacité : sans responsabilité, un projet se plante un jour ou l’autre.
Non, l’idée d’une éthique créative, concrète, actionnable, à l’image de l’éthique du hacker (Wikipedia) paraît bien plus fertile. Mais à qui cette "éthique concrète" devrait-elle s’appliquer ?
Nouvelle liste, cette fois, de quelques acteurs à mon avis directement concernés par ces questions de responsabilité et de déontologie, à titre individuel et collectif :
- Les concepteurs en général, et les designers en particulier. Bon dieu, mais que font les écoles, que disent-elles sur ce sujet ? Comme l’écrit mon collègue Romain Thévenet dans son récent coup de grisou, le cost-killing ne devrait normalement pas figurer parmi les préceptes du design ; réduire les coûts, d’accord, mais pas s’il s’agit d’accompagner une politique de licenciements (laissons ce boulot à ceux dont c’est vraiment le métier...) ; innover dans les services, d’accord, mais pas s’il s’agit d’organiser l’addiction généralisée aux services ; je passe sur la question existentielle de savoir si un designer doit accepter de concevoir des bancs anti-sdf...
- Les sociologues, ethnologues, anthropologues, en général mieux armés déontologiquement que les designers ;
- Bien entendu le grand maelstrom du business de l’internet et du social business, avec ses start-up, ses investisseurs, banques et Etat, grandes entreprises, et surtout opérateurs d’infrastructures et de téléphone ;
- d’autres sans doute ;
Comme d’habitude devant ces questions de responsabilité, chacun (nous, moi, la 27e Région) doit balayer devant sa porte car rien n’est simple. Il ne s’agit pas non plus de décréter ce qui est bien ou mal. En revanche, formons-nous les uns les autres à ce que "responsabilité" veut dire. Personnellement, j’ai déjà pris quelques claques en écoutant de bons sociologues me rappeler à l’ordre sur des questions de participation des usagers, ou en lisant quelques auteurs bien avisés... Ayons la modestie responsable, plutôt que la responsabilité modeste :)
Sources images : Ganzilla / Zeblog2latribu.com / Decroissance.org
3 commentaires
-
Le 26 septembre 2011 à 13h02
par Stéphane Vincent
» Et maintenant, le greenwashing numérique
A lire aussi cet article de Vincent Truffy pour Médiapart : http://blogs.mediapart.fr/blog/vinc...
-
Le 22 septembre 2011 à 15h13
par Hubert Guillaud
» Et maintenant, le greenwashing numérique
On trouve aussi dans la vie réelle, des associations qui n’en sont pas vraiment et qui permettent à leur ordonateurs de dire "nous" quand parfois ils sont tout seul, on trouve des réunions publiques et des ateliers participatifs qui n’en sont pas vraiment (parfois même avec les résultats déjà écrits avant que les discussions aient eu lieu), etc. En cela, l’internet n’est pas forcément une dérive. les motivations des fournisseurs de services et des clients de la consommation collaborative, par exemple, sont très variées : "Les visions et les modèles économiques qui président à la “consommation collaborative” n’ont pas tous la même orientation politique, ne partagent pas toute la même vision de l’économie et du fonctionnement de nos sociétés, tant s’en faut. Certains donnent clairement lieu à des modèles d’affaires qui n’ont rien d’altruiste (Groupon a généré 500 millions de dollars de revenus cette année), alors que d’autres proposent ouvertement un autre modèle de société et d’échange." : http://www.internetactu.net/2010/09...
La responsabilité et la ’déontologie’ ne sont pas les mêmes selon la personne qui parle (mais il y a des entrepreneurs qui en ont, et des scientifiques qui pensent encore en avoir alors que cela fait longtemps qu’ils défendent leurs thèses). Mais encore faut-il pouvoir le décoder, en voir tous les tenants et aboutissements...
Sans compter que notre cerveau nous trompe bien souvent dans nos choix éthiques : http://www.internetactu.net/2011/05... et que les impératifs qui sont les nôtres (ceux de notre société mondialisée et comptable) nous dictent aussi parfois ce que nous devons ou pouvons faire...
Alors oui, restons modestes. Pointons les limites. Mais n’oublions pas de faire tout de même, avec tout ce bagage de biais et de travers.
-
Le 22 septembre 2011 à 10h35
par Simons
» Et maintenant, le greenwashing numérique
Dans l’idée des petites choses qui pourraient nous permettre de commencer à y voir clair, j’aime bien l’idée des movecommons : http://movecommons.org/.
C’est une première étape. Ensuite, il faudrait pouvoir discuter des initiatives actuelles, surtout celles qui se disent à "impact social", avec un regard interdisciplinaire, pour lancer ces discussions, et permettre justement à des sociologues de venir mettre quelques petites alertes et bien faire prendre conscience aux porteurs de projet ou aux usagers des risques encourus sur le long terme...
Ma dernière grande surprise en tant qu’usagé d’un service du web, ça a été la transformation de Couchsurfing association en Entreprise (B-Corp), avec dans le même temps la fin du système de don, le départ de nombreux contributeurs forts au projet (un groupe de 3000 personnes s’est crée en quelques jours sur le site pour s’y opposer, expliquant par exemple qu’ils méritaient aussi leur part du gâteau, ayant participé depuis 10 ans au développement du site), la fin de l’espoir de voir un jour le code source du site libéré, les enjeux de transparence du projet devant la communauté laissés de coté (c’était déjà le cas avant, ce sera sans doute pire maintenant) et l’utilisation d’une approche très marketing qui pousse les usagers à l’adaptation au concept plutôt qu’à son adoption par des personnes vraiment intéressées par l’esprit qui se cache derrière (la homepage a fait peau neuve et je sens que l’on va bientôt avoir des pubs sur facebook "inscrivez vous sur Couchsurfing", comme c’est déjà le cas pour triptrotting, une société qui se lance sur le concept de couchsurfing). Fait intéressant, une partie de la communauté est partie sur un projet qui se dit être le couchsurfing libre, initié par des nantais il y a déjà plusieurs années : bewelcome.org, et cette fois-ci, développé dans des logiques librs.
Les concepts à la mode ont la vie dure... L’exemples des barcamps est édifiant (on ne trouve plus un seul barcamp respectant les principes de base du barcamp, avec des barcamps payants, non ouverts à tous, et où les intervenants sont prévus à l’avance...)









