Demain, les espaces publics numériques
Billet publié par Stéphane VincentTags: Espace public , technologies de l’information
Plus de 15 ans après la création des premiers espaces publics d’accès à internet, ils sont plusieurs milliers à s’être installés, bon an mal an, dans le paysage des équipements devenus indispensables pour les français -avec une fréquentation de 2 millions de personnes rien que dans les 800 lieux labellisés Cyber-Base avec la Caisse des Dépôts.
Alors dans 10, 15 ans, à quoi pourraient-ils ressembler ? A l’invitation de la Caisse des Dépôts et à l’occasion des rencontres Cyber-Base 2009, nous avons tenté de répondre avec 6 scénarios créatifs. Rien de bien sérieux ni de radicalement prospectif, mais l’occasion d’ouvrir la réflexion.
Collectif Didattica : "tout architecte devrait être pédagogue"
Billet publié par Stéphane VincentTags: Architecture , capacitation , Citoyenneté , Espace public , Innovation , Minorités
Chaque mois, nous recevons des acteurs mobilisant des méthodes d’action innovantes dans l’espace public, afin d’examiner ces pratiques, de les comparer aux formes d’ingénieries habituelles et d’en tirer des enseignements pour l’acteur public -et pour les Régions en particulier. Ce mois-ci, Léa Longeot et Elise Macaire, du collectif Didattica nous présentaient leurs méthodes, en particulier à travers le travail qu’elles conduisent avec les populations rromanis à Montreuil.
"La finalité, c’est l’émancipation"
Didattica rassemble des architectes, des sociologues, des artistes, des professeurs et enseignants, des étudiants et des chercheurs. A l’origine de la création du collectif, il y a d’abord une critique de l’exercice traditionnel de la profession d’architecte en tant qu’expertise corporatiste, assenée de façon verticale, déconnectée des pratiques et des besoins des populations. "Ce qui nous anime, c’est au contraire de créer du collectif, et d’encourager l’émancipation, au sens de donner l’accès à une parole politique", explique Léa Longeot. Une des références est celle du "maître ignorant", de Jacques Rancière, qui enseigne ce qu’il ignore et permet à ses élèves de mettre eux-mêmes en forme les connaissances. Sur la base de ce principe, chacun peut aspirer à être créateur car "cela s’enseigne". Pour Elise Macaire, "tout architecte devrait être pédagogue".
Un terrain privilégié : les Rroms à Montreuil
C’est sur la question de la reconnaissance des communautés rromanis que Didattica choisit de concentrer une partie de ses efforts. Le travail de Didattica avec les Rroms (appelés souvent en France Tsiganes, Gens du voyage, Gitans, Manouches...) de Montreuil débute en 2004. L’objectif est de créer des outils didactiques qui permettent de transmettre la connaissance des Rroms, en associant les Montreuillois à ce processus. Tout commence par une phase d’analyse : une étude du système d’acteurs est entreprise, à la fois dans le domaine rrom (scientifique, culturel et politique) et dans la ville de Montreuil, à travers des entretiens, des ateliers et une analyse documentaire. Des chercheurs rroms sont contactés afin de créer une coopération. La journée mondiale des Rroms, créée en 1971, est une occasion de démarrer un travail commun. L’idée de didattica est de produire une oeuvre cinématographique, une fiction, qui mette en avant la représentation culturelle des Rroms. Sa réalisation pourra prendre plusieurs années : ce qui compte, c’est le processus collectif qu’il implique, en immersion avec les habitants de Montreuil, et les étapes qui le constituent. Le projet s’appuie sur plusieurs actions pédagogiques dont une qui s’est déroulée dans une classe de CM2. Les élèves ont réalisé un travail très consciencieux de production, depuis la tenue d’un carnet de bord et la réalisation de scripts, jusqu’à plusieurs phases de repérages, tournages et montages, où les enfants -dont des enfants rroms, mêlés aux autres- sont les réalisateurs et comédiens, et dans lesquels est soigneusement effectué un travail de répartition des tâches et de responsabilisation de chacun.
"C’est l’hôpital qui est malade et qu’il faut soigner..."
Mais d’où vient ce modèle fondé sur l’émancipation, si précieuse pour Didattica ? En fait, le modèle théorique sur lequel se fonde leurs travaux part notamment de l’analyse institutionnelle portée par des psychiatres au départ, qui a donné lieu à la psychotérapie institutionnelle, pour penser l’aliénation sociale et psychique. "Le fait marquant est le moment où, dans l’histoire, la psychiatrie de secteur s’est fermement opposée à l’asile de fous, et a ainsi permis le développement de la prise en charge "hors les murs", précise Elise. Elise rappelle qu’en Italie, il y a eu un autre courant qui s’est appelé "l’anti-psychiatrie" qui prônait la fin de l’institution "hôpital psychiatrique". Ce mouvemement a montré, avec le temps, ses limites. Le mouvement de la psychothérapie institutionnelle en France est né en particulier pendant la guerre d’Espagne et la lutte contre le franquisme, avec l’arrivée notamment d’un psychiatre catalan, François Tosquelles. A rappeler qu’environ 40 000 personnes sont mortes de faim dans les asiles psychiatriques durant la 2e guerre mondiale, obligeant les autorités sanitaires à refonder leur modèle.
Dans ce schéma, réel, symbolique et imaginaire sont les trois fonctions que distingue le psychanalyste, Jacques Lacan pour définir la structure de l’inconscient. Didattica propose de réinterpréter ce modèle à travers le triangle physique, social et mental provenant du premier mot d’ordre de fondation de l’association "l’architecture est le moyen de la prise de position de tous et de chacun dans le monde physique, social et mental". Ces trois fonctions correspondent à trois processus "matérialisation, organisation et conception". Et si nous relions ces notions au projet rrom de didattica, nous retrouvons les lieux quotidiens avec Montreuil, l’espace public avec les Rroms et les territoires existentiels avec le travail de représentation culturelle. "L’architecture devrait être un outil pour que chacun, quel qu’il soit, puisse trouver sa place dans l’espace formé par ce triangle", explique Léa.
Mais dans le quotidien du métier d’architecte, ça donne quoi ?
En fait, ce type d’approche donne une importance toute particulière à la fonction de programmiste, introduit par la loi sur la Maîtrise d’ouvrage publique (MOP) de 1985, chargée d’accompagner le maître d’ouvrage dans la définition de sa commande et de la maîtriser tout au long de la construction. "C’est à ce stade, avec les programmistes, qu’il faudrait conduire de vrais exercices de co-conception avec les habitants. Or l’exercice actuel s’apparente plus souvent à de la simple concertation...", déplore Léa. En fait, le travail de co-conception conduit par Didattica avec un "peuple de France minorisé" comme les Rroms, exprime ce qu’il conviendrait de faire avec toute population...
Et les technologies, dans tout ça ?
Didattica ne prétend pas maîtriser tout le potentiel du blog et du web 2, mais ça n’est pas un souci. Les Rroms sont rompus à l’usage des technologies mobiles, et aux moyens de communication. Pendant les tournages avec les élèves, de l’appareil photo numérique jusqu’au téléphone mobile, les technologies trouvent naturellement leur place entre les mains des enfants, elles participent d’une panoplie plus large d’outils, de médias et de moyens d’arriver à des fins.
Les autres influences
Outre Lacan et la psychothérapie institutionnelle, Didattica s’inscrit dans une histoire d’interventions bien réelles, comme celles des luttes urbaines telles celles de l’Almagare de Roubaix. D’autres collectifs d’architectes décrivent avec didattica de nouvelles pratiques professionnelles des architectes, comme le collectif italien Stalker* -ou encore le collectif Le Bruit du Frigo que nous avions reçu à la Cantine. Il y a une véritable constance dans ces projets, dans lesquels le travail en immersion, l’effort de "capacitation" (doit-on vraiment préférer le terme anglais "d’enablement" ?) sont des éléments essentiels.
*Fondé en 1993 à Rome, le collectif Stalker a développé une réflexion sur le territoire urbain en pratiquant des « dérives urbaines », véritables traversées des creux de la ville. Stalker entretien par exemple avec la petite commune de Faux La Montagne, en Limousin, une liaison durable, depuis plusieurs année, qui l’amène à travailler avec les habitants sur des projets innovants, créatifs et collectifs....
Visite guidée au lycée Gabriel Fauré à Annecy
Billet publié par Stéphane VincentTags: Ecole , Espace public , Lycée , Rhône Alpes , Territoires en résidences , Vie quotidienne
Direction Annecy, ce lundi 30 mars, pour visiter le lycée Gabriel Fauré, guidés par Emmanuel Delessert, professeur de philosophie, le proviseur Jacques Gaucher, accompagnés de nombreux professeurs et lycéens. Dans notre équipe il y avait Julie Bernard, architecte, Fanny Herbert, sociologue, Jean-Sébatien Poncet, designer du collectif Pomme Z, et moi-même. Nous étions là pour préfigurer un projet de résidence au sein du lycée.

Annecy, c’est 200 000 habitants avec sa périphérie, une ville aisée qui fleure bon les pique-niques au bord du lac et les balades en bordure de canal... C’est en plein centre ville que se trouve le lycée Gabriel Fauré, récemment rénové par la Région Rhône Alpes, à 5 minutes à pied de la gare et à 10 minutes du lac. 1800 élèves (dont 286 en internat) et 300 apprentis en CFA de coiffure, 92% de réussite au bac, 62% de filles, et il faut le dire, une certaine "paix sociale", comme le concèdent rapidement les enseignants.
Autant le dire d’emblée : Gabriel Fauré n’est pas un lycée à problèmes, selon les critères habituels des acteurs publics ou des parents d’élèves. Bon nombre d’établissements de la banlieue lyonnaise ou de la ruralité profonde souffrent de bien d’autres soucis. Alors oui, les espaces sont mal conçus, comme dans la plupart des établissements. Et la communication ne passe pas, comme on l’entend souvent dan la bouche des élèves. Pour autant, le lycée Gabriel Fauré n’a t-il vraiment que des "problèmes de riches" ? Nous n’avions qu’une journée pour en juger, mais nous avons tout de même essayé de lever le voile sur les "vrais problèmes" du lycée Gabriel Fauré...

Des problèmes de circulation et de stationnement
"On manque de place", "on a des problèmes d’espaces", "il n’y pas de lieu de vie bien précis", "on ne sait pas où se poser"... il faut bien dire que quand la sonnerie retentit, même lors de cette journée relativement calme, les couloirs et les escaliers forment subitement des goulots d’étranglement, et l’espace principal se remplit subitement tel un hall de gare les jours de forte affluence. Avec les récréations, c’est à l’heure du déjeuner que le rush est le plus fort, d’autant que le réfectoire du lycée accueille les élèves des établissements voisins : 1200 repas sont servis entre 12 et 14h. Aux étages, les salles de classe sont mal insonorisées : Quand le calme revient dans les espaces communs, profs et élèves peuvent facilement s’agacer d’un rire trop bruyant venu déranger le cours, d’un groupe d’élèves stationnant trop longtemps dans un des longs couloirs.
Dans ce grand vaisseau, il y a à la fois des impasses, et des lieux refuges. Certains espaces sont inaccessibles car situés de l’autre côté de l’internat, fermé aux heures de cours. D’autres espaces sont inexploités, comme cet auditorium assez bien équipé, qui ne sert que 4 fois par an. A l’inverse, le vaste CDI sert de zone de délestage pour les lycéens lorsqu’ils ne savent pas vraiment où stationner : il faut alors y faire cohabiter une population venue travailler, et d’autres venues tout simplement se détendre, trouver un espace calme et des équipements pour se poser, lire une revue, parler avec quelques personnes loin de la foule du grand hall. Il y a aussi l’espace Faure, le foyer des élèves en cours de rénovation à l’initiative de quelques élèves du Foyer Socio-Educatif ; mais il n’est pas chauffé pendant l’hiver, et pour des raisons de sécurité, il est interdit d’en ouvrir les deux grandes portes à battants, ce qui donnerait pourtant un peu d’attrait au lieu à l’approche du printemps. Et puis comment résister à l’appel du centre-ville ? les snacks du quartier l’ont bien compris, et certains ne prennent pas la peine d’ouvrir durant les vacances scolaires.
Les lycéens n’ont pas de difficulté à exprimer toutes les petites choses qui clochent selon eux. Quand l’on donne une caméra à un groupe d’élèves, ils shootent l’affiche un peu fatigué des panneaux du hall, des rangements jugées inutiles dans le CDI, les verrous cassés des WC, les serviettes usagées, le dispositif de sonnerie jugé strident, la porte trop lourde de l’entrée principale, ou encore le baby-foot en sale état...
Le rapport d’étonnement réalisé suite à la visite par Julie Bernard, architecte, et Fanny Herbert, sociologue :
L’info circule mal
Second grand classique, le sentiment que l’échange est difficile, et que l’information ne circule pas : avec et entre les élèves, les profs, l’équipe administrative, etc. Alors il y a bien trois moniteurs (dont l’un est en panne) pour diffuser des messages dans le hall et à l’étage, mais les lycéens n’y ont guère accès les messages sont d’abord descendants. Les panneaux d’affichages un peu fatigués n’attirent guère, et quelques affiches datées seulement y sont encore punaisées. Au fond, c’est à l’occasion d’événements comme la journée Kult (cette année 28 avril), la journée Performance (12 mars) ou la soirée théatre (19 mai) qu’une partie de cette population se rencontre. Lycéens et profs plébiscitent en particulier la journée KULT, moment fort de la vie du lycée, qui mobilise un grand nombre de volontés. Aux commandes de KULT, il y a le FSE, où les lycéens les plus motivés mobilisent toute leur énergie. "La journée porte ouverte ? ah oui, il y a ça aussi..." La journée ouverte concerne surtout les nouveaux lycéens, c’est un peu l’exercie obligé. Et en tout cas, réussir un événement est tout un art. Le vendredi, il n’y aura personne, les gens rentrent chez eux : le mardi est beaucoup mieux.
L’informatique, comme dans beaucoup d’établissements, et dans un "entre deux" : deux salles informatiques sont équipées de 18 ordinateurs chacune, 10 sont au CDI, 5 à l’internat, quelques stations dans les salles de classe... mais il est difficile d’utiliser son propre ordinateur, de trouver de la connexion (pas de Wifi pour l’instant, mais deux prises ethernet à l’espace Faure) et aucune salle n’est officiellement en véritable libre service, faute de médiation ou d’accompagnement, semble t-il.

Comment sortir du "lycée consumériste" ?
Au fond, on a envie de relire les problèmes d’espaces, de communication, ou d’autres encore à la lumière d’un phénomène beaucoup plus profond : le consumérisme adolescent d’aujourd’hui, "qui pousse le lycéen et son entourage a consommer de l’heure de cours, de l’espace, les outils qu’on leur propose, comme on consomme de la télévision ou n’importe quel bien de consommation", comme l’explique Emmanuel Delessert. On peut ainsi obtenir son bac et ses examens sans véritablement se construire en tant qu’individu ni comme citoyen, sans s’engager avec le collectif, sans devenir autonome. Proposer de nouveaux projets ou de nouveaux moyens doit toujours être interrogé à la lumière de cette question, sous peine de satisfaire le seul confort individuel. L’inscription au Foyer Social Educatif pourrait être un levier intéressant... sauf qu’elle est quasiment tacite, étant automatique à l’inscription. Sur les 1400 élèves inscrits, quelques dizaines seulement sont actifs au FSE. Les propositions qui viennent de l’institution se soldent souvent par des échecs : 2 ou 3 élèves se déclarent intéressés par un apprentissage à la BD ; le club lecture s’avère être un échec. Mais comme le signale une professeur de cinéma, accepter de rendre les gens autonomes suppose que l’institution et les profs assument la prise de risque qui va avec : "quand je laisse les lycéens se promener avec la caméra à 5000 euros dans l’établissement, je dois accepter le risque de la casse !".
Quel que soit le thème que nous serions amenés à traiter en résidence au lycée Gabriel Fauré, quel valeur lui attriburions-nous ? Ethique, autonomie ? C’est à ce stade qu’un partenariat avec la Région Rhône Alpes pourrait nous être utile, lorsqu’elle porte comme priorités pour les lycées, la qualité du lycée comme lieu de vie collective (c’est la "Région citoyenne", telle qu’elle s’intitule elle-même), le développement durable, et la conversion des cantines au bio. La Région a également engagé un audit des internats. Tout ceci devrait nous aider à dégager une priorité "exigeante" pour le lycée Gabriel Fauré...à suivre !
Un après-midi avec le Bruit du Frigo
Billet publié par Charlotte RautureauTags: Architecture , Créativité , Espace public , Quartier , Ville
Le 3 mars dernier, Gabi Farage est venu faire du « bruit dans le frigo » de la Cantine. Cet architecte de formation nous a parlé, lors d’un après-midi, de ses méthodes d’interventions dans l’espace public. Au cœur de son discours, la question de l’appropriation de l’architecture par les usagers où comment revenir à une approche des lieux centrée sur les usagers et pensée par eux.

A travers divers exemples, Gabi Farage nous a expliqué comment il intervenait sur les territoires avec son collectif bordelais leBruit du Frigo. Ateliers d’urbanisme participatif, interventions artistiques dans l’espace public, résidences artistiques, actions de détournement, aménagements éphémères… l’imagination et la poésie de Gabi et son équipe ne manquent pas quand il s’agit de proposer aux habitants d’un territoire des solutions de développement désirable (et durable).

L’exemple de Nantes, où le Bruit du frigo est intervenu dans le quartier enclavé de Breil-Malville afin d’imaginer avec les habitants et usagers du quartier les transformations possibles de cet espace, illustre bien la créativité du collectif. Afin de favoriser le dialogue avec la population du quartier, le Bruit du frigo a installé un Bistrot et atelier temporaire, vecteur convivial pour travailler avec les habitants autour du devenir de leur quartier et créer du liant autour d’un projet commun.
Autre lieu, autre méthode… A Marseille, le Bruit du Frigo a proposé une résidence artistique au théâtre de la "Gare Franche". L’objectif était de construire des relations humaines et artistiques dans le quartier en appelant ses habitants et acteurs à participer à diverses actions comme, par exemple, la construction de mobilier urbain à partir de la valorisation de rebuts. Si les femmes et les enfants se sont montrées réceptifs au projet, il a fallut user d’adresse pour intégrer activement les hommes du quartier au projet, comme titiller leur égo en enrôlant une femme comme chef de chantier…
Autant d’exemples, d’approches, de perspectives qui viennent nourrir nos réflexions sur la façon d’innover « par et pour les gens ».
Les espaces publics numériques, laboratoires de l’action publique
Billet publié par Stéphane VincentTags: Développement local , Espace public , Formation , Innovation , Intergénérationnel , Politique publique , Quartier , rural

Avec d’autres collègues, je participais en tant que grand témoin (ciel !) aux rencontres UNIS (Usages nouveaux de l’internet social) organisées sous l’égide de la Région Provence Alpes Côte d’Azur à Draguignan, ce mardi 17 mars. Voici ma conclusion sous forme de rapport d’étonnement, au terme de cette journée réellement réjouissante, dans une salle bien remplie et avec des intervenants de très grande qualité.
Une conviction, tout d’abord : les espaces publics numériques (en Paca, les ERIC) sont devenus de véritables laboratoires de l’action publique sur lesquels les acteurs publics « traditionnels » feraient bien de se pencher plus sérieusement… Je m’explique. En 10 ans d’existence, les milliers d’espaces publics initialement conçus par les collectivités locales et les associations pour « réduire la fracture numérique » ont depuis longtemps quitté la simple sphère de la sensibilisation à l’internet : sans cesser de peaufiner des méthodes d’apprentissage du numérique toujours plus originales, ils ont peu ou prou dû endosser le rôle d’auxiliaire de toutes les grandes politiques publiques dites « nobles » : emploi, formation, culture, citoyenneté, lutte contre l’exclusion, etc. Prenons l’emploi, par exemple. Aujourd’hui, où un chômeur va t-il le plus facilement se mettre en quête d’un travail : dans un Point Emploi ou au sein d’un espace multimédia ? Les acteurs traditionnels ne sont le plus souvent pas équipés pour le nouveau monde de l’emploi, qui a massivement franchi les frontières numériques, où gravitent dorénavant des centaines de sites de recherche d’emploi privés, de « job boards », blogs et autres réseaux sociaux devenus indispensables pour créer son existence professionnelle, quelle que soit sa qualification. Là où l’internet allait provoquer une transformation majeure –dans la façon de trouver un travail, de s’informer, de socialiser, de vivre- les acteurs traditionnels n’y ont souvent vu qu’un nouveau support à investir, de nouveaux sites web à créer. Ils se sont dotés d’outils plus ou moins performants, mais n’ont rien changé à leur façon de faire. Erreur. Les grands acteurs publics étant déficients, les espaces publics « font le boulot », imaginent eux-mêmes des partenariats, inventent de nouvelles méthodes, réinventent la médiation, co-construisent des solutions avec les gens, sans subir le poids des dogmes ni des cultures administratives.
En corollaire, une interrogation. Bon an, mal an, les espaces numériques ont traversé et traversent les crises, les réductions de crédits publics, les situations précaires depuis des années sans voire leur légitimité se réduire. Il a bien des abandons, mais la plupart des équipes se renouvellent, et chaque jour de nouveaux lieux sont créés avec une motivation toujours aussi forte. Pour autant, faut-il se satisfaire de ce statut de « strapontin de l’action publique » ? Pourquoi ces initiatives sont-elles si peu présentes au sein des grandes politiques de la ville (programmes Anru, par exemple), des politiques du logement, de l’emploi et de l’économie, de la culture, des services, de la famille, de la lutte contre l’exclusion, de la citoyenneté ? On pourrait objecter qu’il est plus facile d’avancer de « l’extérieur », débarrassé du poids des politiques publiques, à partir de la seule énergie associative et ascendante… mais c’est oublier que même une faible part des crédits alloués à ces grandes politiques –même en réduction constante- suffirait à décupler les moyens des espaces numériques. Dit autrement : vaut-il mieux espérer un énième grand plan en faveur de l’e-inclusion, ou en irriguer chacune des grandes politiques publiques ?
Une suggestion, enfin. Puisqu’il est communément admis que les questions d’e-inclusion sont durablement devant nous, et qu’elles vont s’amplifier au rythme incessant des technologiques (à l’internet vont s’ajouter les « machines communicantes », les nanotechnologies, etc), pourquoi ne pas s’adonner à un salutaire exercice de prospective créative à 5, 10 ou 15 ans ? A quoi aimerions-nous que ressemblent les espaces numériques demain ? Que deviendront-ils en tant que lieux ? les fonctions qu’ils assurent auront-elles intégré les structures ? quels nouveaux métiers auront vu le jour ? Quels seront alors les pratiques et attentes des usagers ? Un tel travail aurait le mérite de créer un regain d’intérêts chez les élus, de prendre une option sur l’avenir. On a sincèrement hâte de lire les propositions que seraient capables de produire collectivement les centaines d’animateurs, médiateurs, responsables de Paca et d’ailleurs. Alors, chiche ?












