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Nov 24 2011

Prenez soin de vos contribuables

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: copenhague , Innovation , Politique publique

Lors d’un récent déplacement à Copenhague, deux fonctionnaires du ministère des finances danois nous ont raconté cette histoire étonnante. Comme dans tous les pays du monde, la lettre des impôts fonciers est désespérante d’opacité, génératrice de frustration ("à quoi sert mon argent ?") et à l’origine de nombreux appels de personnes désemparées.

Une petite équipe du ministère a proposé de s’inspirer de la performance de l’artiste française Sophie Calle "Prenez soin de vous" : dans cette oeuvre qui a fait l’objet d’un ouvrage publié en 2007, Sophie Calle avait demandé à un panel de personnes -anonymes et spécialistes- d’analyser pour elle la lettre de rupture dont elle venait d’être destinataire.

Les fonctionnaires danois ont fait la même chose avec la lettre d’imposition foncière, et en ont tiré 5 insights (cf l’album photo ci-après) qui servent maintenant à réécrire la lettre... L’expérience n’a pris qu’une journée, le temps de réunir un panel d’une dizaine de personnes volontaires (Sophie Calle en avait interrogé 107 !) : une femme de ménage, un artiste, une sémiologue, etc.

On retiendra au passage que ce sont les fonctionnaires eux-mêmes qui ont imaginé et conçu la démarche, et non un cabinet d’étude... De plus l’expérience a produit un "bon story-telling", bien meilleur que si la démarche avait été menée en catimini ! A quand la même chose avec Bercy, en France ;) ?

Les explications (en anglais) de Lene Krogh Jeppesen, du Ministère des Impôts Danois.

Sep 13 2011

Public design à Copenhague

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: copenhague , Design , Politique publique

Nous étions conviés le 31 août à Copenhague à « How Public Design », séminaire international consacré à l’application du design dans la transformation des services publics, organisé par le MindLab à l’occasion de la Design Week.

Ouf, ça y est. En pleine crise, quelque chose d’enfin positif mobilise au même moment des administrations du monde entier... De quoi retrouver un peu d’espoir dans un secteur public que l’on croyait marqué pour toujours par la culture de gestion née sous Thatcher et Reagan, ou qui ne semblait voir l’innovation qu’à travers une administration électronique dont certains excès commencent à taper sur les nerfs des français -cf les derniers rapports de l’ex-médiateur de la République.

Le nouveau design des services publics

De façon encore marginale mais avec l’enthousiasme des pionniers, des gouvernements (australien, danois), des collectivités locales du monde entier considèrent que d’autres modèles sont possibles, basés sur la co-conception (le co-design) des politiques publiques avec les populations. Certes, tout n’est pas nouveau, ni parfait, mais si elle aboutit, l’association entre l’expérience des vétérans de la participation et les nouvelles approches pluridisciplinaires autour du design (ethnologie, co-création, prototypage rapide…) pourrait produire des choses vraiment intéressantes.

C’était particulièrement évident lors de ce séminaire qui réunissait pendant deux jours et demi une soixantaine de designers, anthropologues, de think tanks et de chercheurs du monde entier, mais aussi des fonctionnaires de plusieurs ministères danois –finances, travail, intérieur, jusqu’à la direction des services pénitenciers.

Visualiser pour produire du changement désirable

L’un des atouts du design examiné par les participants est sa capacité à visualiser, dans un secteur public qui ne connaît généralement que l’écrit : « more pictures, less words » disent en cœur les fonctionnaires danois. Dans le groupe de travail consacré à la visualisation, Romain et moi montrons de quelle façon celle-ci intervient à tous les stades du projet : depuis la production de la carte sociale des acteurs jusqu’aux scénarios mis en image et au dispositif prototypé. Pour les fonctionnaires présents -qui pour certains travaillent depuis plusieurs années avec le Mindlab- ces techniques de visualisation sont d’abord un moyen de « faire tomber les barrières et construire une compréhension commune ».

Chacun distingue bien les esquisses bricolées sur le mode « quick and dirty » que chacun peu donc facilement s’approprier, et les dessins ou les montages léchés à l’extrême au terme du projet. Pour beaucoup, l’idéal est atteint quand c’est l’agent ou l’usager lui-même qui prend le stylo, les ciseaux ou la souris pour réaliser le dessin ou la maquette, et non plus le designer lui-même…

Mais la visualisation n’est pas réductible à un outil dans le processus de design. C’est aussi devenu le moyen incontournable de penser différemment l’avenir. C’est dans cet esprit que Manuel Toscano (Zago, USA) promeut une visualisation qui réenchante, dans un monde devenu trop pessimiste pour affronter les nouveaux enjeux. Ramus Run Nielsen (2+1 Ideas agency) parle de « créer une histoire visuelle qui donne du sens au changement et le rende désirable ». Pour lui, il s’agit dorénavant plus de « changer la narration que de promouvoir de nouveaux concepts ».

La culture mange du design à chaque petit déjeuner

Fait notable : tout en plébiscitant le potentiel du design pour repenser le secteur public, les participants en reconnaissent volontiers les limites. A l’attention des designers trop gourmands, convaincus qu’ils pourraient résoudre les grands enjeux planétaires, Philippe Collgan (Public service innovation lab, Nesta, GB) rappelle que « la culture mange de la stratégie à chaque petit déjeuner »… on ne va pas changer la nature humaine avec de vulgaires techniques ! Quant aux promoteurs du « design d’expérience » (« experience design »), Richard Buchanan (Weatherhead School of Mangement, USA) répond « qu’il est impossible pour un humain d’expérimenter un système ».

D’ailleurs les fonctionnaires présents ne s’y trompent pas : le design est surtout vu pour sa capacité à produire plus de sérendipité, à rebattre les cartes entre les parties prenantes (« stake-holders ») et c’est déjà beaucoup. Ils s’entendent pour dire qu’ils ne veulent pas du "designer expert", mais plutôt du "designer facilitateur" ; les agents veulent nourrir une conversation avec les designers, pas écouter un énième spécialiste leur expliquer la solution… Des agents qu’il ne s’agit pas de transformer en designers, selon Nina Terray (Thinkplace, Australie), mais bien d’aider à ré-interroger leur propre rôle.

Plus d’informations sur How Public Design, les bios des intervenants, le programme, les participants.

Nos photos de l’événement : cliquez ici.

Les "entrailles" du MindLab :

Sep 11 2011

Comment montrer le design ?

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: Design , Politique publique

Pour un scénographe préparant une exposition consacrée au design, il est tout à fait habituel de montrer des objets ayant fait l’objet d’un travail de conception, qu’il s’agisse d’une paire de chaussures ou d’une maquette d’avion. Chercher à montrer le processus de conception qui a permis d’aboutir à cet objet, c’est parfaitement faisable également. Mais rendre attractif pour le grand public les processus à l’oeuvre dans le design d’un service, voilà qui n’est pas simple ! Bien sûr, "montrer l’immatériel" est d’une grande banalité pour un scénographe. Mais à l’arrivée, le résultat est souvent frustrant et l’on reste facilement passif devant les éternelles photos de bonnes pratiques imprimées sur de grands panneaux...

"Comment vont-ils s’y prendre ?" J’avais ce genre de question en tête quand j’ai visité l’exposition "Challenge Society" que présentait le Danish Design Center pendant la Design Week organisée à Copenhague. Une partie de l’exposition était consacrée au design des services publics ("Going public - Innovation in the public sector"). La veille, lors du séminaire "How Public Design" auquel nous participions (à lire dans un article à venir), le ministre de l’économie et des affaires qui préside le Mindlab, Michael Dithmer, avait rappelé l’objectif du gouvernement danois : avoir diffusé la culture du design dans tous les champs de la société danoise en 2020. Comment faire passer une telle ambition à travers une exposition, et comment partager avec le grand public les enjeux du design dans le secteur public ?

En fait, l’impression que m’a laissée l’exposition est plutôt positive. Même s’il manque tout de même quelque chose...

Au coeur d’une première salle, des panneaux tournants sont montés sur des axes métalliques, numérotés de 1 à 40, et présentent chacun un enjeu au recto (ex : améliorer la vie des personnes atteintes d’autisme) et au verso, un projet de design qui visait à y répondre. A noter que tous les cas cités sont en ligne sur le site du DDC. On touche à la limite des "bonnes pratiques" : certains des cas proposés ne sont, lorsqu’on les connait, pas de grands succès. Il manque comme à chaque fois une colonne "ce qui n’a pas marché"... mais l’ensemble reste assez réussi. Au mur, un immense nuage de tags très coloré reprend tous les mots clés du design thinking et des enjeux de société et de l’action publique. Ca et là sur les murs, des accroches. Aperçu : "L’innovation dans le secteur public, une mauvaise blague ? seulement si vous pensez que l’internet est une mauvaise blague."

Dans la pièce voisine, des panneaux en bois 20 x 20, simplement posés sur des étagères, présentent les méthodes mobilisées par la design de services, depuis les "journées utilisateurs" ("user journey") jusqu’au prototypage rapide ("rough prototyping"). Au mur, un tableau noir géant situe ces méthodes dans le processus de design, à partir d’un cas réel. La réaction de la personne qui m’accompagnait résume bien les choses : "Je pensais que les méthodes de conception se résumaient au brainstorming... là j’ai vite compris qu’en réalité, ces méthodes étaient beaucoup plus structurées et qu’il y avait des dizaines d’outils possibles à tous les stades du projet". On a presque envie de manipuler les panneaux, comme le feraient des gosses avec des cubes en bois... En fait c’est surtout un principe d’exposition, mais pouvoir jouer avec, les poser sur une grande table pour reconstituer des processus aurait pu être intéressant.

Plus classique, on peut visionner des cas et écouter au casque des interviews vidéos de praticiens et d’experts. Plus malin, 12 courts films vidéoprojetés illustrant des méthodes peuvent être commandés depuis un écran tactile. Le tout est pro, peut-être un peu classique..

Bon, disons-le, il manque peut-être à l’expo du DDC ce qu’on trouve à "Bureaucratics", l’exposition du photographe Jan Banning présentée dans l’ancienne église Nikolaj à Copenhague : un regard sensible... Après un voyage qui l’a conduit dans 8 pays (dont la France) et 5 continents, le photographe hollandais a rassemblé 68 clichés de fonctionnaires au guichet de mairies ou d’administrations d’Etats. C’est ainsi que se retrouvent côte à côte la secrétaire d’une petite mairie de l’Aisne, et un fonctionnaire-soldat en uniforme du Yemen, un shériff texan dans le bureau est décoré d’immenses têtes de cerfs ou encore un fonctionnaire du Congo. Bureau, paperasse, signes protocolaires de la bureaucratie "en bout de chaîne", tout est là si semblable et si différent à la fois...

Peut-être faudrait-il, pour montrer ce design des services, ne pas avoir peur de dévoiler cette vision sensible, si l’on veut dépasser l’esthétique un peu trop "clean" dont nous abreuve sans cesse la culture d’entreprise du siècle passé ?

D’autres photos de l’exposition du DDC à retrouver ici.

Fév 17 2011

Que faire du management ?

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: Innovation , Politique publique

Ainsi formulée, la question peut sembler étrange ; aujourd’hui c’est plutôt le management qui nous domine dans presque tous les compartiments de la société et dans toutes les organisations, de la plus grande entreprise ou administration jusqu’à la plus petite des associations. C’est pourtant bien à un sursaut démocratique visant à reprendre la main sur des techniques de gestion devenues totalement incontrôlables, que nous invite l’essai d’Anne et Éric Pezet, "La société manageriale - Essai sur les nanotechnologies de l’économique et du social" aux éditions La Ville Brûle.*

Le management, "un récit largement fictionnel mais excessivement réel"

D’un côté, la culture managériale est véhiculée depuis les années 60 par un ensemble de thèses, de penseurs, de prestigieuses écoles de commerce et de grands cabinets conseil. On y célèbre l’entreprise comme un modèle d’efficacité incontestable pour l’ensemble de la société, et les principes du management comme "purement techniques et toujours efficaces". De l’autre se développe depuis longtemps une critique du management, particulièrement vive à l’heure de la crise, mais essentiellement focalisée sur la rhétorique et une critique idéologique du capitalisme néo-libéral.

Ici, les auteurs tentent plutôt de mettre à jour les processus et la boîte à outils mobilisés par le management : on ne citera ici que les méthodes ABC (Activity based casting), BPR (Business process reengineering), ou plus connues de chacun, les techniques de "best practices" ou de knowledge management. Ils décrivent de quelle façon, à l’image des nanotechnologies, les pratiques de management se diffusent progressivement et sans la moindre remise en cause dans l’ensemble de la société, et supportent matériellement une infinité de micro-décisions provoquant de maxi-effets économiques, sociaux et politiques. Ils montrent preuves à l’appui les effets souvent désastreux de techniques employées dans les choix d’investissement, les pratiques de cost-killing, les études de marché, les normes qualité, ou encore les perversions de la responsabilité sociale des entreprises.

Nos démocraties sont-elles condamnées au managérialisme ?

Alors que, comme les OGM, les nanotechnologies font l’objet d’un débat démocratique relativement vif, il est tout à fait frappant que le débat sur le management ne parvienne pas à intéresser les grands arènes de la politique. Ainsi, les technologies "molles" ne parviendraient pas à produire les mêmes débats que les technologies "dures"... ! Pour tenter une percée, les auteurs proposent de faire entrer les techniques de management dans la critique plus générale de la technique, et de ne pas s’en tenir à une perspective fonctionnelle mais bien de s’intéresser à leurs enjeux sociaux et politiques. Il est urgent, disent Anne et Eric Pezet, de penser les instances, les modalités et les intervenants d’un débat démocratique sur le management.

L’acteur public, subjugué par le management

Impossible, évidemment, de ne pas évoquer la fascination du secteur public pour l’efficacité gestionnaire du privé. Ici, c’est le règne des indicateurs de performance qui façonnent progressivement le visage du secteur public et exercent un extraordinaire pouvoir de normalisation, pratiquement sans discernement. En France, la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) constitue l’unique programme de transformation de l’Etat. Elle vise à métamorphoser l’administration, d’une culture de moyens vers une culture de résultats. Comme le rappelle les auteurs, "la LOLF pénètre tous les rouages de la gestion publique, tandis que l’Etat n’est plus tenu d’assurer les fonctions collectives au nom des principes de liberté, de justice et de fraternité, mais de remplir des missions en fonction d’objectifs statistiques". C’est ainsi qu’en novembre 2004, Dominique Bussereau, alors ministre du budget, présentait les 1300 indicateurs qui allaient servir à évaluer les performances de l’administration française...

Comment faire émerger une société managériale démocratique ?

Il faut repolitiser le débat, bien sûr. Le management n’est jamais analysé dans son rapport au politique ; les élus, dans les faits, n’y voient pas un sujet politique noble, mais plutôt une simple question d’intendance, et des outils que leurs services mettront en oeuvre. Or "un retour sur l’existant est nécessaire dans les organisations même." C’est donc sur le terrain, dans les mêmes "cuisines" que celles où s’active le management, que les salariés et les fonctionnaires doivent "repenser les usages, prévenir les effets négatifs et exercer une vigilance de tous les instants afin de les éviter".

En conclusion les auteurs proposent trois pistes : développer une nouvelle approche de le recherche-action en management, qui ne tombe pas dans la critique stérile et théorique mais s’inscrive bien dans des interventions concrètes, au sein des organisations ; repenser l’enseignement initiale au management, et former les salariés et les citoyens ; enfin, plus prospectif, introduire des dispositifs de management open source, négociés par les organisations syndicales...

Ré-interroger le management public régional

Questionner le management public est l’un des éléments qui anime le travail de la 27e Région depuis sa création**, et l’ouvrage d’Anne et Eric Pezet nous offre de nouvelles clés de compréhension. Il y a dans ce travail critique et constructif un axe majeur pour mener le renouvellement des politiques publiques.

Sous cette perspective, on comprend mieux le climat de défiance et même de souffrance qui règne dans certaines administrations, les dysfonctionnements d’organisations où l’on ne dialogue plus à force d’avoir mis le système en silos, des populations réduits au rang de variables d’ajustement, le recours à la démocratie participative comme un dérivatif, et presque toujours, le recours à la vulgate managériale et technocentrée pour justifier de nombreux projets.

Quant aux conséquences macro-économiques de la "managérialisation forcée" à l’échelle nationale et européenne, elles sont édifiantes : depuis 2008, même les rapports de l’OCDE traduisent une dégradation de la qualité des services publics, ainsi qu’un accroissement de l’inégalité d’accès à ces services. Dans le domaine de l’énergie, par exemple, la privatisation a débouché sur une complexité majeure de l’offre.

Quid de la Région dans ce paysage ? Pour l’heure, et bien qu’elle ait été créée récemment, cette collectivité n’a pour l’instant pas vraiment réussi à se créer une culture managériale propre. A l’heure de la RGPP (Revue générale des politiques publiques), quand elle ne subit pas de plein fouet les conséquences du management d’Etat, la Région donne même le sentiment d’en intérioriser elle-même les pratiques...

Il est sans doute possible de prolonger et d’amplifier les pistes suggérées par les auteurs, par exemple en suscitant une remise en cause du consulting de masse, en développant rapidement l’interdisciplinarité et la co-conception au sein des administrations, en accélérant le production d’indicateurs qualitatifs, en repensant totalement les formes d’ingénierie habituelles (évaluation, appels à projets, indicateurs...), en multipliant les zones d’expérimentation, etc. Certes, la route est longue... mais il va bien falloir l’emprunter, et peut-être profiter des prochaines grandes échéances électorales pour poser le diagnostic et proposer de nouvelles pistes.

*Grand merci à mon ami Jacques-François Marchandise de m’avoir orienté vers cet ouvrage !

** Lire Design des politiques publiques, l’interview de Marjorie Jouen "Comment se débarrasser du management public ?", etc.

Jan 12 2011

La 27e Région, phase II

Billet publié par Stéphane Vincent dans la catégorie 27e Région
Tags: Innovation , Politique publique

Avec le programme "Territoires en résidences", nous avons passé deux ans à tester des méthodes issues du design de services, de la sociologie de terrain et de la co-conception dans une douzaine de terrains très variés -pour les retrouver, téléchargez le bilan provisoire que nous en avons tiré.

Pour rester fidèle à l’esprit qui anime la 27ème Région depuis sa création, l’étape suivante consiste pour nous à transférer ces acquis au sein des Conseils régionaux afin de les acclimater, outiller et former à une autre façon de produire l’action publique.

C’est cet objectif que nous visons avec notre nouveau programme 2011-2013, titré "La Transfo" et sous-titré "Vers une culture de la transformation publique". Il s’agit dorénavant de proposer à 4 à 5 Régions volontaires de se doter en trois ans de leur propre démarche de recherche & développement.

Le programme "La Transfo" est organisé autour de 3 activités : le Campus interrégional est une démarche originale de formation-action qui vise à acclimater agents, élus et collaborateurs aux méthodes issues du design, de la co-conception et de l’innovation sociale ; les Résidences se poursuivent, mais avec la volonté de transférer la méthode, de partager son déploiement avec d’autres acteurs ; enfin le Laboratoire éphémère vise à simuler durant 6 mois l’existence d’une démarche de recherche & développement en immersion au sein du Conseil régional, et lui permettre ainsi de se doter de son propre laboratoire d’innovation.

Plusieurs Régions sont intéressées par ce programme, et la discussion est en cours avec les Régions qui ont déjà expérimenté avec nous les Résidences ; en particulier Provence Alpes Côte d’Azur, Champagne-Ardenne, Nord-Pas de Calais, Rhône-Alpes. Le programme intéresse également l’Ile-de-France, Pays de la Loire, Basse-Normandie, Centre ou encore le Limousin. "La Transfo" vise à créer un réseau d’échange interrégional et européen, avec plusieurs dizaines d’acteurs menant des actions comparables partout en Europe -et ailleurs dans le monde.

Parmi les thèmes d’expérimentation et de formation-action envisagés avec les Régions figurent des sujets liés à la jeunesse (la précarité des jeunes), à l’emploi (l’avenir des maisons de l’emploi ou des dispositifs destinés aux demandeurs d’emploi), à la formation professionnelle, à l’enseignement supérieur et la recherche (la vie sociale dans les grands campus), à la participation (renouveler les dispositifs de concertation)

Télécharger le flyer de présentation du programme "La Transfo".

Déc 20 2010

Mais qu’est-ce qu’il a, mais qu’est-ce qu’il a ce Georges ?

Billet publié par Charlotte Rautureau
Tag : Politique publique

Séance de travail originale jeudi dernier pour l’équipe de la 27ème Région. Nous sommes allés au cinéma voir le documentaire réalisé par Yves Jeuland sur celui que ses collaborateurs appellent le Président, Georges Frèche. Pendant six mois, le réalisateur a suivi avec sa caméra discrète ce politique hors-norme dans sa campagne pour sa réélection à la tête de la Région Languedoc-Roussillon (mars 2010).

Le documentaire dresse un portait sans complaisance de Georges Frèche. On le suit à son réveil, dans les rassemblements et banquets, dans ses déplacements, ses réunions de travail (in et off), ses interviews. On (re)découvre un provocateur verbal, homme de scandale, franc tireur sur ses adversaires qu’ils soient de sa famille politique ou d’anciens collaborateurs. C’est aussi un comédien patenté capable de s’inventer des légendes familiales pour rassembler du scrutin, qui joue avec les chiffres faute de mémoire. Mais le roublard Georges est aussi un vieillard affaibli craignant plus que tout la retraite. Homme libre avant tout, il est son pire ennemi, comme il le confesse à Jean-Pierre Elkabach. Si le personnage agace ou fait perdre tout le maigre crédit dont bénéficient encore les politiques, on reconnaitra au Président son courage ou sa folie d’avoir laissé entrer sans détour Yves Jeuland et le spectateur dans son intimité.

Par ailleurs, "le Président" est avant tout un document sur la vie politique et c’est, sans doute là, son intérêt majeur. On y découvre les rouages d’une campagne électorale et de la machinerie électorale locale. Autour du Président, des « hommes de main » - directeur de cabinet, responsable de communication, chauffeur - sont constamment présents, au service du Président et de sa campagne. Si la complicité prévaut (jusque dans le mensonge, valeur qui semble partagée des deux côtés), on ne sait jamais vraiment qui contrôle qui. Le pouvoir qu’exercent sur Georges Frèche les stratèges en communication qui l’entourent semble fort. Le Président est constamment briefé sur ce qu’il doit dire ou non, sa manière de communiquer, avant les interviews et meetings, pendant via des papiers… On se demande alors quel rôle joue vraiment le Président dans la définition de sa politique. Puis, on découvre que finalement l’incontrôlable Georges a toujours le dernier mot et, au grand damne de ses conseillers, dit ce qu’il a envie de dire. A eux de rattraper derrière…

Si ce documentaire ne nous montre pas la réalité sur une personne et son entourage, mais une réalité, celle du réalisateur, il est, à bien des égards, passionnant pour qui travaille avec les Régions. On aimerait pouvoir voir prochainement sur les écrans un film de même qualité sur la vie d’un conseil régional.


Bande-annonce Le président - Peopleforcinema
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Nov 9 2010

Design des politiques publiques, le docu : le teaser en avant-première

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: Design , Politique publique , Territoires en résidences

Marguerite Fouletier, vidéaste, et Guillaume Serpereau, preneur de son, ont parcouru ensemble une partie des résidences organisées en 2009 et 2010 dans le cadre du programme "Territoires en Résidences". Ce matériau devrait servir de base à un documentaire que nous préparons pour fin 2011, consacré au design et à l’innovation sociale appliqués au politiques publiques, en France et en Europe. Il fera suite à l’ouvrage "Design des politiques publiques" que nous avons publié en avril dernier. Nous cherchons encore des crédits pour boucler son financement, mais nous espérons pouvoir le sortir pour le 7e Congrès des Régions en décembre 2011.

Oct 3 2010

Du social à la co-conception des politiques sociales

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: Innovation , Politique publique , social

Pour comprendre l’apport possible du design, de la co-conception et des méthodes issues de l’innovation sociale à l’élaboration des politiques publiques, encore faut-il comprendre comment ces dernières ont été conçues, d’où elles viennent et comment elles évoluent. Le 27 septembre, le Centre d’Analyse Stratégique lançait un cycle de conférences intitulé "De l’action sociale à la cohésion sociale", l’occasion ou jamais de nous à mettre à jour. Les nouvelles formes d’innovation, de prévention, de co-conception et d’expérimentation des politiques sociales seront au programme de ce cycle qui se termine en avril 2011. Petit compte-rendu de la journée de lancement.

De l’action sociale à la cohésion sociale

En 60 ans, la France serait passée d’un modèle d’après-guerre basé sur l’aide sociale, focalisé sur des minorités en difficultés, à la cohésion sociale, un modèle que le Conseil de l’Europe décrit comme " la capacité d’une société à assurer le bien-être de tous ses membres, à minimiser les disparités et à éviter la polarisation". Mais comment sommes-nous passés d’un modèle à un autre ?

Pour l’expliquer, Dominique Schnapper décrit l’évolution récente du système social français ; Pendant les 30 glorieuses, nous étions dans un système assuranciel : les actifs participaient à la redistribution, puis en bénéficiaient à leur tour. L’aide sociale intervenaient en complément auprès de publics bien ciblés, qui ne pouvaient pas participer au système -ce système ayant connu son apogée en 1975, avec la couverture des artistes, et celles des handicapés. C’est tout le système qui est remis en cause avec l’essor du chômage de masse des années 70-80, qui va toucher durement les jeunes, les publics fragiles, les personnes en situation d’échec scolaire. C’est dès lors toute la société qui ressent la fragilité et la difficulté potentielle à s’intégrer au système. Il ne s’agit plus d’intervenir autour de minorités en difficultés, mais de traiter les effets d’une situation générale. Un objectif bien plus ambitieux, et pas moins difficile à atteindre...

Michel Thierry, Inspecteur général des affaires sociales, complète ce panorama. Comme il le rappelle, les politiques sociales ont toujours fait l’objet d’une tension entre vision universaliste et vision ciblée vers des populations en difficulté. Dans les années 70, c’est la vision préventive qui prévalait : promotion des loisirs pour les personnes âgées, politique d’équipements sociaux pour tous, politique de proximité, c’est la grande époque des centres sociaux, ou des foyers de travailleurs. Les années 80 voient le développement des politiques familiales, à visée généraliste. Les choses changent ensuite avec la décentralisation et la territorialisation des politiques, et une précarité plus diffuse, les "nouveaux pauvres". L’ambition des politiques sociales reste universaliste, mais elles sont compartimentées par bloc de compétence avec la décentralisation, avec un ciblage plus diffus et la prise en compte d’une grande pauvreté. L’époque actuelle est marquée par le vieillissement de la population, la prise en compte des "adultes inadaptés". On crée l’Allocation Personnalisée d’Autonomie, l’éducation pour enfants handicapées, etc.

Des politiques en panne

Ce qui traverse ces évolutions, c’est le brouillage des populations cibles initiales, la précarité plus diffuse, et le fait que les nouveaux sujets de préoccupations nous concernent tous : le vieillissement, les problèmes sanitaires et sociaux, les maladies sexuellement transmissibles et le sida, etc.

Pour Michel Thierry, l’évolution des approches actuelles est inéluctable, car leur limites sont nombreuses : la procédurisation des modes d’intervention crée de l’exclusion ; la participation et l’appropriation par les usagers est encore dans le discours, mais pas réalisé ; la politique de la ville est mise en difficulté ; il n’y a plus guère de repères dans les politiques d’immigration ; et d’une façon général, on a de plus en plus de mal à couvrir les usagers potentiels (on pense d’ailleurs au phénomène du "non-recours" étudié par le chercheur Philippe Warin). Pour d’autres participants, le système s’est bloqué car l’aide sociale est devenue "assistance" ; elle ne visait pas à libérer, autonomiser les populations, et elle a souvent pu humilier les bénéficiaires, sans chercher à les remettre dans la vie publique. Pour Nicole Maestracci, présidente de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS), les politiques sociales ont trop souvent attendu une demande, il faut au contraire anticiper davantage et travailler sur les pratiques. Elles doivent aussi d’urgence prendre en compte les disparités territoriales.

La cohésion sociale, une expression de plus ?

Quelle est la robustesse de la nation de cohésion sociale ? S’agit-il d’une nouvelle expression pour désigner les mêmes choses, ou recouvre t-elle de nouvelles réalités ? D’abord, quelle différence avec la notion d’intégration ? "Pas tellement, affirme Nicole Maestracci. "Mais il faut croire que les mots s’usent dans nos démocraties, et qu’elle a besoin d’en changer souvent !". Néanmoins, on pourrait dire que l’intégration (très contestée par les fils d’immigrés) impliquait qu’un système stable pré-existait, auquel chacun était tenu de participer. La cohésion sociale sous-entend que ce système stable n’existe pas a priori, que vivre ensemble est un projet collectif.

Gilda Farrell est chef de la Division de la Recherche et Développement de la Cohésion Sociale au Conseil de l’Europe. Son intervention a le mérite de nourrir la vision d’une cohésion sociale aboutie, réelle. Citant la nouvelle stratégie promue par le Conseil en matière de cohésion sociale, Gilda Farrell introduit plusieurs pré-requis, tel l’objectif de restituer la confiance entre les citoyens, accepter de lire la complexité et les interdépendances, de privilégier le bien être de tous, pour aller au dela de l’utilitarisme. Pour le Conseil, la participation du citoyen est indispensable pour concrétiser l’objectif de cohésion sociale. "C’est la seul façon de faire face à la complexité des démocraties", dit-elle. La responsabilité de chacun est donc essentielle. Le Conseil s’est fixé 4 priorités : réinvestir dans les droits sociaux, une Europe de responsabilité sociale partagée, la participation de tous les types de publics, et une Europe sûre pour tous

Le bien-être de tous vu par les citoyens

Gilda Farrell cite les résultats d’une étude particulièrement intéressante, menée avec des citoyens de toute l’Europe. Les questions étaient : qu’est-ce que le bien-être selon vous ? qu’est-ce que le mal-être ? qu’êtes-vous prêt à faire dans le sens du bien-être de tous ? L’un des enseignements de cette étude est que les aspects immatériels de la vie ensemble sont essentiels, et que les politiques publiques doivent mieux les prendre en compte. Voilà qui confirme l’apport de l’ethnologie de terrain, de la co-conception et de toutes les méthodes mobilisées par la 27e Région pour mieux repartir des utilisateurs... Les résultats de l’étude conduisent le Conseil à préconiser la création de nouveaux droits qui eux non plus, ne sont pas pour nous déplaire : un droit a la reconnaisance, un droit a la prise de parole, un droit à la créativité, un droit à la deuxième chance, un droit à l’erreur, un droit à la prise de risque, un droit à l’exercice de la responsabilité... Bien sûr, la question est de savoir s’il est possible de concrétiser ces droits, de les rendre robuste. Mais leur simple énoncé est déjà un pas.

La cohésion sociale, un projet qui reste à réaliser

C’est dans le réalisation que la cohésion sociale est encore à la peine. Pour Nicole Maestracci, il règne en apparence un consensus autour de la cohésion sociale. Mais où sont les priorités politiques ? Même sur l’importance de la prévention où tout le monde est d’accord, il ne se passe pas grand chose. "Il est temps de passer d’une vision morale, héritée d’une tradition chrétienne, à une vision politique, d’une politique de partenariats avec les pouvoirs publics". Les griefs énoncés par Nicole Maestracci sont nombreux : les politiques sociales seraient des politiques de plus en plus spécialisés ; pourquoi rien n’est-il prévu, par exemple, vers les moins de 18 ans ? Ensuite, le gouvernement actuel brandit d’une main des politiques sociales (le RSA, par exemple), et de l’autres des politiques anti-sociales. "On a le sentiment que de plus en plus, l’intervention se mérite", affirme Nicole Maestracci. Pour elle, la perception actuelle des citoyens est de plus en plus pregnante, et elle n’est pas celle de la cohésion sociale...

Où est l’Etat-stratège ?

Dans sa volonté d’intervenir toujours plus alors qu’il en est de moins en moins capable, l’Etat central n’améliore pas les choses. Alors même que ses compétences s’amenuisent dans ce domaine, l’Etat continue à empiler les décrets, et s’il se préoccupe plus de la connaissance que de la médiation, il multiplie les rapports, mais l’exploitation qui en est faite est faible... "La dernière époque a vu tous les protagonistes, Etat et collectivités locales, autour d’une même table. C’est très bien, mais qui décide ?". Martin Hirsch, nouveau président de l’Agence du service civique, qui clôture la journée, rappelle qu’il faudrait fédérer près de 300 acteurs des politiques sociales...

L’usager a changé, tout comme les pratiques sociales, les solidarités de voisinage et le bénévolat. Les professionnels du social ont-ils changé au même rythme ? Michel Chauviere est sociologue, directeur de recherche au CNRS, membre du CERSA, Centre d’Etudes et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques. Ses préoccupations portent sur les professionnels de l’action sociale, des assistantes sociales aux éducateurs spécialisés. Il prône un droit à l’expérimentation pour les professionnels, au même titre qu’un droit à la formation. Environ 16 professions de base sont répertoriées, mais on a laissé se développer une centaine de"sous-professions", souvent déconsidérées, dont les statuts sont peu encadrés. On a transféré des compétences aux Départements, mais on a oublié de transféré le nouveau mode d’emploi... Martin Hirsch plaide pour plus de réflexivité chez les professionnels, pour un travail de fond sur tous les "dispositifs invisibles", les micro-grippages que personne ne traite et qui sont le fondement des macro-problèmes.

Sortir les bénéficiaires d’une logique de double-peine

Les études de Nicolas Duvoux, Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Descartes, membre du Cerlis, dénoncent la croyance dans "la passivité des assistés". Une étude importante réalisée auprès des allocataires du RMI visait à comprendre comme les publics perçoivent ce dont ils bénéficient. Si chacun adhère très différemment au fait de percevoir une aide (entre ceux pour qui le vivent bien et ceux qui le vivent mal), en revanche, tous éprouvent une forte responsabilité, loin du cliché de la passivité. Pour Nicolas Duvoux, jamais l’appel à l’autonomie des bénéficiaires n’a été aussi forte, plaçant les intéressés dans des injonctions auxquelles il leur est souvent impossible de répondre.

La prochaine session se tiendra le 28 octobre et portera sur l’innovation et la recherche-action dans les politiques sociales...nous y serons :-)

Jun 24 2010

Voyage dans l’innovation sociale scandinave (3/3) : De la micro-expérimentation à la macro-transformation

Billet publié par Stéphane Vincent
Tags: copenhague , Innovation , malmö , Politique publique , social

Suite et fin de notre voyage dans l’innovation sociale danoise et suédoise. L’occasion de revenir sur les limites de la méthode pour voir si elle peut dépasser "le local, le micro, le proto" et avoir une action d’envergure, générale, globale, systémique..

Innovation sociale : Comment passer à l’échelle ?

L’innovation sociale se présente souvent comme un ensemble de micro-projets isolés, comme autant d’actions concrètes sur un territoire donné dans un temps limité ayant une action circonscrite. Elle pose la question, comme nous le signalions l’année dernière en énumérant les limites de l’innovation sociale, du passage à l’échelle, de la pérennisation des actions et de leur généralisation pour dépasser les projets de proximité...

"Il faut combattre la vision que l’innovation sociale n’est qu’un ensemble de micro-expérimentations disparates", estime le designer François Jégou (voir sa présentation). "Le niveau local est certainement le bon niveau pour faire levier sur des transformations globales". Pour lui, l’hypothèse d’un processus de transition systémique à l’échelle urbaine ou régionale se fonde sur un réseau de projets localisés, liés entre eux, en synergie, mais autonomes et soutenus par une approche fondée sur le design, explique-t-il dans une communication sur l’innovation sociale et l’acupuncture régionale (.pdf).

francoisjegou Image : François Jégou au Medea Lab de Malmö, photographié par la 27e Région.

Via ses observatoires - la plateforme Sustainable Everyday et le réseau Desis(Design for Social innovation and sustainability) -, François Jégou a compilé un véritable catalogue de l’innovation sociale, rassemblant plus de 300 cas documentés. Et son constat est clair, en observant par exemple les groupements d’achats de nourritures (style AMAP) à travers le monde, on se rend compte que les bonnes idées deviennent mondiales et s’adaptent à des cultures différentes, de Bruxelles à Milan, de New York à Kibera.

"Les communautés créatives résolvent les problèmes qui concernent les classes moyennes émergentes ou les classes les plus pauvres de la société. Elles ne résolvent pas des problèmes particulièrement dramatiques, mais apportent toujours une vision positive sur de nouvelles façons de vivre. Tout part de communautés électives. Les communautés créatives ne sont pas des communautés traditionnelles, elles sont des communautés de choix, renouvelées par le contexte de l’action qu’elles mènent. Souvent, les choses fonctionnent mieux en étant fondées sur un principe de réciprocité que sur un principe de charité."

"Le design donne à la fois de la visibilité et de l’accès", explique François Jégou. Il permet de montrer les bonnes pratiques, de mieux les voir et de les rendre accessibles, compréhensibles au plus grand nombre. Il permet également de faciliter la dissémination. Enfin, et surtout, ces méthodes permettent d’inspirer de nouveaux services collaboratifs comme des outils pour faciliter le covoiturage ou le partage du petit matériel domestique.

Comment passer des micro-projets à une macro-transformation ? Ici, François Jégou commence à montrer la valeur de toutes les expériences collectées à travers le monde. "Dans l’acupuncture, il faut sélectionner un nombre de points réduit pour activer un effet systémique. Le but est de soigner l’ensemble du corps en activant un nombre limité de points..."

Le but, rappelle-t-il est de parvenir à une dynamique permanente de transformations portées par les usages, stimulant en continu les possibilités plutôt que de recourir à des vagues successives de grands programmes de développement. Cette posture de l’activation des forces vives, de l’énergie vitale d’un lieu, met l’accent sur le maintien d’une situation sociale saine plutôt que sur la guérison de problèmes lourds, à la manière de l’acupuncture en médecine traditionnelle chinoise. Une image qui fait référence à la politique de Jaime Lerner, l’architecte et urbaniste brésilien, maire de Curitiba, la ville toujours citée en exemple pour ses programmes de transformation écologique de masse.

"Dans l’innovation sociale, c’est un peu la même chose : il faut identifier les synergies qu’il faut activer pour avoir un effet systémique. Cela suppose d’avoir un cadre, un framework, une stratégie pour achever la transformation via un réseau de micro projets." Bref, plutôt qu’une dissémination sans fin de projets, il faut articuler une stratégie à une politique publique.

Politique ou Design ?

Reste que les politiques publiques ne sont pas toujours là. Comme nous le montre Ezio Manzini du Politecnico de Milan, en évoquant l’espace naturel et agricole du Sud de Milan que des grappes de citoyens tentent de transformer en zone d’agriculture biologique, avec l’aide du mouvement Slow Food (Wikipédia) fondé en 1986 par l’italien Carlo Petrini. Mais cela n’est pas si simple. Les agriculteurs qui possèdent ces 47 000 hectares de terres agricoles autour de Milan pratiquent plutôt une agriculture maraîchère intensive qu’une agriculture raisonnée. Les politiciens italiens (comme les agriculteurs d’ailleurs) cherchent plus à profiter de la rurbanisation en vendant les terrains pour développer des programmes immobiliers qu’à protéger la ceinture verte de Milan. "Il n’est pas facile de faire prendre conscience aux citoyens que cette ceinture verte du Sud de Milan relève de la qualité de vie de Milan". Or la zone agricole pourrait nourrir la ville et offrir aux Milanais de nouvelles opportunités d’activités liées à la nature et à l’agriculture. Pour cela il faudrait que les pouvoirs publics participent à la construction de nouveaux réseaux d’acheminement de la nourriture, développent l’agriculture biologique et promeuvent le "zero miles food and tourism", c’est-à-dire l’agriculture et le tourisme de proximité, comme il l’explique dans sa présentation. On en est loin, semble se désoler Ezio Manzini confronté à la déliquescence des autorités politiques italiennes, tout en demeurant très enthousiaste vis-à-vis du projet "Nourrir Milan" et de ses potentialités à transformer radicalement la région.

Même constat établi par sa collègue Francisca Rizzo évoquant les communautés créatives de la ville de New York (voir sa présentation). A Manhattan, le Lower East Side, ce quartier traditionnellement populaire, est en voie de disparition à cause d’une gentrification rapide. Les communautés d’habitants ont développé toute une série d’actions pour renforcer la communauté populaire : développement de jardins communautaires, développement de kit d’outillages pour mieux organiser la communauté (cartographie notamment), action de réappropriation d’endroits abandonnés, mise en place d’un centre écologique pour développer l’éducation environnementale... Au final, il n’est pas sûr que toutes ces actions n’aient pas l’effet contraire sur l’embourgeoisement du quartier. Comme le fait remarquer Jean-Baptiste Roger, conseiller technique en charge des nouvelles technologies au Conseil Régional d’Ile-de-France, on ne lutte pas contre l’embourgeoisement d’un quartier avec un site internet. Pour cela, il existe des politiques publiques favorisant la mixité sociale, et pouvant aller jusqu’à la préemption de logement par exemple. Mais les situations des politiques publiques ne sont pas égales à travers le monde.

"Plus on mène de projets, plus on construit de la confiance et plus il est facile de développer d’autres projets", rappelait François Jégou. A Malmö, les projets de réhabilitation d’Augustenborg par exemple étaient un challenge dont la confiance des habitants était la clef. Les approches les plus inspirantes consistent bien à travailler avec les utilisateurs et pas seulement pour eux. La politique publique avait à s’installer sur le long terme, mais avec comme objectif de conquérir la participation des gens et d’abandonner du contrôle.

Le design et la politique sont-ils la solution à tous les maux de la société ?

Ces projets montrent qu’on peut provoquer des changements durables sans avoir besoin de beaucoup d’argent, estime confiant François Jégou. Le problème c’est que de nombreux micro-projets ont tendance à disparaître, à se substituer les uns aux autres, à l’image de certains écovillages construits en hâte autour de Johannesburg avant le sommet de 2002 puis tirés à hue et à dia au gré des subventions disponibles, jusqu’à parfois disparaître. D’où la nécessité d’avoir une stratégie dans le déploiement de micro-projets. Cela ne veut pas dire que tous les projets lancés aboutiront ou seront pérennes. Mais ce qui est sûr, c’est que les méthodes traditionnelles, cette innovation descendante par laquelle on produit du développement local, ne marcheront pas indéfiniment et ne permettent pas de trouver des solutions à tous les problèmes.

Le Nesta, l’agence de l’innovation britannique ne dit pas autre chose dans son rapport sur Le localisme de masse (.pdf) en évoquant le passage à l’échelle des projets locaux. Au lieu de supposer que la meilleure des solutions doive être déterminée, prescrite, conduite ou agrégée depuis le centre, les décideurs devraient créer plus de possibilités pour que les communautés développent et trouvent leurs propres solutions. Diminuer la bureaucratie et le contrôle ne suffit pas pour permettre à l’innovation locale de s’épanouir. Le localisme de masse dépend d’un autre mode d’accompagnement : offrir le bon type d’opportunité, de conseil, de soutien à des communautés d’origines diverses permet de les faire participer plus activement à des projets locaux qui répondent à une question sociale. Les gens ont plus tendance à s’impliquer si les projets sont véritablement locaux plutôt que nationaux. Pour passer à l’échelle, conclut le Nesta, il faut générer beaucoup plus d’actions locales et de manière systématique. Les décideurs doivent apprendre à "penser local" afin de créer les conditions du changement pour qu’il se produise sur une échelle mondiale ou nationale. Ce qui nécessite une élaboration des politiques bien différente, avec un plus grand partage des responsabilités locales et nationales, en apportant des solutions distribuées aux problèmes avec les citoyens. "En d’autres termes, le localisme n’est pas une solution pour construire de meilleurs programmes nationaux, mais est la manière d’atteindre des objectifs nationaux sur le terrain". Là où auparavant des solutions locales faisaient face à leurs limites dans leur capacité à étendre et partager leur expérience à l’échelle nationale, les outils numériques (entre autres) permettent de mobiliser plus avant et faire que les approches locales aient un plus grand impact et soient plus largement disponibles et reproductibles. "Ce sont les gens qui sont appelés à faire la puissance des services publics", conclut le rapport. Pas l’inverse. Pour passer à l’échelle, il faut donner la main aux communautés, aux rares gens qui font, les aider à avancer. C’est une vision finalement assez pragmatique - ou désabusée, c’est selon.

MassLocalism_Feb2010

Reste que le constat de favoriser l’engagement de communautés pose également des questions fortes. Que se passe-t-il là où les communautés sont distendues (et on sait qu’elles se distendent) ? Peut-on créer de la communauté là où il n’y en a pas, là où il n’y en a plus ? Qu’est-ce que le voisinage dans des existences où il n’y a plus de temps ni d’espace pour les relations de voisinage ?

Comme le dit le Nesta, c’est seulement en s’appuyant sur les gens qu’on changera les choses. L’innovation embarquée façon 27e Région ou Young Foundation est une méthode parmi d’autres. Reste que même avec le "hacking amical" qu’évoque Stéphane Vincent de la 27e Région, l’innovateur dans l’espace public apparaît toujours comme innovant contre l’établissement. Alors que la posture est plutôt de proposer une alternative différente et reconnue comme telle.

La force de l’émancipation sociale

Designers et politiques semblent encore se regarder en chien de faïence malgré un intérêt réciproque, chacun pensant que l’autre est déconnecté de la réalité. La défiance réciproque des acteurs sociaux et du monde politique souligne pourtant bien la difficulté de chacun à faire une place aux problématiques de l’autre. Pourtant, les politiques ne sont pas en reste sur ces questions. L’innovation sociale n’a pas attendu les designers pour exister. A Eysine, une ville de l’agglomération de Bordeaux, chaque année s’organise le Raid des maraîchers : une journée pour impliquer la population dans la découverte des circuits alimentaires courts qui caractérise cette zone verte qui alimente Bordeaux. Ici, la politique a un rôle à jouer pour maintenir des terres agricoles, résister à la spéculation immobilière, former de nouvelles générations de maraîchers et impliquer la population avec des journées de ce type.

L’eau de La Rochelle vient des captages de Fraise au-delà de la Communauté urbaine de La Rochelle. Celle-ci préempte tous les terrains qui se trouvent en amont de la zone de captage des eaux pour les louer à des agriculteurs bios et favoriser sur ce territoire une autre politique agricole. Chaque année également, une fête est organisée pour que les habitants de La Rochelle rencontrent ces agriculteurs de proximité.

L’acupuncture c’est bien, si elle est associée à de la chirurgie lourde, comme le montre d’ailleurs les projets de Malmö. Cela ne signifie pas que seule la chirurgie compte ou qu’on peut se passer des médecines douces, au contraire, mais qu’il faut mêler les deux. Et qu’en n’utilisant que la chirurgie, comme on le fait trop souvent, on risque de ne pas traiter le corps social.

Les oasis d’innovation sociale sont intéressantes si elles s’interconnectent entre elles. Reste que les logiques des politiques publiques ne sont pas toutes les mêmes : la logique centralisatrice à la française n’est pas celle de la concertation des pays du nord de l’Europe. Les politiques présents s’interrogent, dubitatifs : peut-on répondre à la crise en multipliant des initiatives micro ? "C’est difficile d’être bottom-up quand tu es structurellement top-down et inversement", explique encore Jean-Baptiste Roger. "Les valeurs et les structures sont encore descendantes : les régions ont intériorisé le modèle jacobin et n’ont hélas pas inventé le modèle open source."

Le modèle d’émancipation sociale que propose l’innovation sociale n’est pas si simple à articuler pour le politique. L’acteur public a intérêt que les gens aient toujours besoin de lui plutôt qu’ils apprennent à faire sans lui. Reste que si l’idée est de permettre aux gens de faire ensemble, les moyens d’y parvenir sont secondaires. Reste à définir une vision, une stratégie commune... C’est peut-être là où l’innovation sociale et le développement durable sont aujourd’hui plus forts que la politique. Ils savent précisément où ils souhaitent embarquer les gens.

Hubert Guillaud

Le dossier, "Voyage dans l’innovation sociale scandinave" :

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